jeudi 14 décembre 2000

Les chemins que peu d'écrivains fréquentent


Au Québec, les écrivains donnent souvent l'impression de naître spontanément et de ne devoir qu'à eux ce qu'ils sont devenus dans l'écriture. Il est exceptionnel qu'un écrivain révèle ses sources avec franchise, tire sur les racines qui ont fait de lui ce qu'il est sans rechigner. Victor-Lévy Beaulieu est l'un de ceux qui ne craint jamais de nous convier chez ses pères. 
L’écrivain des Trois-Pistoles aime les sentiers que les écrivains délaissent ou craignent de fréquenter. Ce désir de faire autrement nous a donné des livres magnifiques. Je pense à «Jack Kérouac», au «Docteur Ferron» et à «Pour saluer Victor Hugo». Comment qualifier ces livres? Récits? Tous ces témoignages tiennent du récit tout en s'arrogeant toutes les libertés qui permettent de fouiner dans l'univers des écrivains qui ont marqué ce lecteur boulimique et «particulièrement safre». Il utilisera pour parler de ces aventures de lecteur de qualificatifs étranges. Il forgera parfois même des expressions: «romancerie», «lecture-fiction», «essai-poulet» ou encore «pèlerinage».
 
Une exploration

Soyons franc! Le récit englobe toutes ces inventions langagières et peut aussi être autre chose quand nous entendons une voix, un murmure qui vous souffle les plus terribles secrets. Le récit s'accommode très bien de ces explorations, de ces confidences et de ces interprétations.
Ces «arrêts de lecture» jalonnent toute la carrière de Victor-Lévy Beaulieu. Tous répondent à la même nécessité de savoir ce qui l'a constitué comme écrivain et ce qui fascine chez ces «monstres de l'écriture». Il effectue à chaque fois une véritable plongée dans une oeuvre et remonte dans un grand cri, quand les poumons risquent d'éclater. Qui ose lire un écrivain dans sa totalité de nos jours, se passionner tout autant pour sa vie que pour son oeuvre; qui ose s'aventurer dans le temps réel de l'écrivain et fouiner partout pour voir ce qui se passe en lui. Une recherche historique, littéraire et, dans presque tous les cas, sociologique. On pourrait parler d'ethnographie également et d’exploration géographique.
Impossible de négliger «Seigneur Léon Tolstoï». Comment se désintéresser de «Pour saluer Victor Hugo» ou «Jack Kérouac». Ces récits, qui tiennent du journal intime et du dialogue amoureux, nous livrent tout autant Victor-Lévy Beaulieu que l'écrivain qu'il a pris pour cible.
Il poussera encore plus loin cette approche en faisant pour la radio de très longs entretiens avec Gratien Gélinas, Roger Lemelin et Margaret Atwood. Toujours une aventure, une véritable exploration qui laisse sans mots.

Son semblable

Pourquoi privilégier «Monsieur de Voltaire»? Dans ce livre, Victor-Lévy Beaulieu plonge dans ce qu'il a de plus intime, révèle ce que peu d'hommes et de femmes osent avouer. Il retourne en quelque sorte l'approche qui a été sienne dans ses explorations précédentes. Dans ce livre, il devient à la fois l'objet de son récit et le sujet. Dès les premières phrases, le lecteur encaisse une véritable gifle.
«Mais ce matin, je n'ai pas envie que ça se passe comme l'autre jour. Je voudrais juste un peu de sérénité, un reste de bonté. N'importe quoi qui ne serait pas hargneux. Je ne peux plus attendre, la maison ne peut plus attendre, mes bêtes ne peuvent plus attendre. Il me reste à peu près plus d'espace. Il me reste à peu près plus de temps. Il ne me reste à peu près plus de passion.» (p.9)
L'écrivain des Trois-Pistoles patauge au fond du gouffre, à la limite de l'existence. Jamais il n'est allé aussi loin dans ses autres récits. Son penchant pour la bouteille l'a fait dégringoler au plus sombre de lui-même.
«J'ai épuisé toutes les fuites, aussi bien par devant que par derrière : il n'y a plus de soupiraux nulle part.» (p.9)
Après, quand on ne peut plus supporter d'être ce que l'on est, il reste à mourir ou à remonter. Victor-Lévy Beaulieu ira dans une «maison d'enfermement» pour tenter de reprendre contact avec la réalité. Incorrigible, il emporte tous les livres de Voltaire. Après, il pourra s'abandonner, s'écraser sur le siège arrière de sa voiture, une bouteille d'une main et un livre de l'autre. L'écrivain délire. Laquelle des deux passions de sa vie est la plus néfaste? Comment savoir et qui peut le dire?

L'effet du miroir

Voltaire devient la bouée, celle par qui Victor-Lévy Beaulieu retrouvera son équilibre et la route des phrases. Cet écrivain si mal aimé au Québec et si mal cité, devient l'envers du monstre que Victor-Lévy Beaulieu a fait surgir en lui en se livrant à l'alcool. Il aurait pu reprendre Herman Melville... Victor-Lévy Beaulieu n'a-t-il pas écrit dans «Monsieur Melville»: «Mais avec Melville, rien de tout cela ne tient plus; avec Melville, ça ne peut être que fort différent: ce que Melville a été, c'est ce que je voudrais être. Il y a peut-être l'échec au bout, une prodigieuse fin de non-recevoir, ce qu'il y a de plus désespéré dans l'acte même d'écrire.» (p.20)
Lecture d'une oeuvre pour reprendre pied, pour se retrouver et se remettre au monde. Cela aurait pu aussi être James Joyce, Samuel Beckett et pourquoi pas Dostoïevski. Des «monstres» que l'écriture a soufflé hors de la vie et du temps. Il a fallu que ce soit Voltaire. Victor-Lévy Beaulieu se penche sur cet écrivain irascible qui fascine tout autant qu'il repousse. Et comment ne pas se voir dans cet écrivain qui veut être le seul, l'unique, le plus grand de la littérature.
«Dorénavant, les liens du sang n'existeront plus pour lui, sa nouvelle famille sera rien de moins que tout l'Univers connu, les rois, les empereurs et tous les grands de ce monde devant le considérer non seulement comme leur pair mais comme un grand frère aussi puissant et redoutable qu'eux. Cette démesure fait une monstruosité totalitaire aussi bien de Voltaire que de son projet d'écriture. Elle fonde une nouvelle pratique de la littérature, celle de l'écrivain se situant au-dessus de tout : le mythe du surhomme n'est plus une invention, M. de Voltaire étant enfin né!» (pp. 84-85)
Cette citation à elle seule place Victor-Lévy Beaulieu devant sa propre démesure. N'a-t-il pas occupé tous les créneaux de la littérature au Québec, étant un monde à lui seul. N'a-t-il pas été à la fois romancier, auteur pour la télévision et la radio, essayiste, éditeur, journaliste, critique et dramaturge? Il est aussi homme d'affaires, jardinier, conteur, militant, conseiller régional et politique. Il est aussi polémiste, n'hésitant jamais à pourfendre ceux qui se placent sur sa route. Cette fascination de Beaulieu pour Voltaire le ramène à ce qu'il est «essentiellement». Un touche-à-tout qui veut tout vivre, tout expérimenter. Être partout où les chemins de l’écriture peuvent mener.

Faire soi l’autre

Avaler par l'écriture un écrivain, Victor-Lévy Beaulieu en fait sa matière et la régurgite dans un accompagnement qui tient lieu de l’essai, du journal d’écriture et de la réflexion. Il donne ainsi des textes touchants, émouvants, essentiels; des textes qui savent aller où ça compte, là où l'on apprend que tout peut arriver si l'on accepte de demeurer vivant. Et le plus important, c'est qu'en passant par Victor Hugo, Jack Kérouac, Jacques Ferron, Léon Tolstoï ou Voltaire, Monsieur Beaulieu écrit son autobiographie. Rarement un écrivain ne sera allé aussi loin dans la confidence. Et il est encore plus étonnant que le lecteur, ce complice, devienne le témoin des tourments et des doutes qui assaillent un écrivain.
«... je me jette dans l'escalier, je me jette dans la rue Sherbrooke, je me jette dans ma voiture, je me jette sur le pont Jacques-Cartier pour prendre, dans la première tempête de neige de l'hiver, entre les ours et les castors, ces quelques arpents de route vers l'arrière-pays sauvage des Trois-Pistoles. J'y ferai la guerre contre la fermeture des bureaux de poste, je militerai dans l'urgence rurale, j'achèterai un traversier, je ferai creuser deux étangs, je mettrai plein de canards, d'oies, de coqs et de poules dedans et autour, je ferai bâtir un théâtre, je cultiverai mon jardin et je pourrai enfin lire Le Taureau blanc, là où M. de Voltaire finit et là où le Dr Ferron commence. Hier, c'était samedi le 30 mai 1778, et Voltaire est bien mort. Aujourd'hui, c'est jeudi le 11 novembre 1993 et je suis vivant. Oui franchement vivant. Tout est bien.» (p.254)
Comment oublier cette profession de foi... Victor-Lévy Beaulieu sera tout cela bien sûr. Il continue de cultiver son jardin des Trois-Pistoles avec le bonheur que nous connaissons.

Affrontements

Dans ces affrontements avec les grands écrivains, il demeure une voix extrêmement originale au Québec. Un exemple de filialité et de reconnaissance aussi. Il faut lire ces récits qui bouleversent et ouvrent les portes du monde. Il y aura un jour un James Joyce et, peut-être un Samuel Beckett. Je saurai l’attendre avec un peu d’impatience il est vrai. Il est toujours possible l’apprécier en retournant souvent dans les jardins de «Monsieur de Voltaire», du «Docteur Ferron» ou de l’incomparable «Monsieur Melville». Ce sont des livres qui deviennent des «pèlerinages» essentiels si on aime les écrivains et la littérature.

«Monsieur Melville» de Victor-Lévy Beaulieu a été réédité aux Éditions, Trois-Pistoles.
«Monsieur de Voltaire» de Victor-Lévy Beaulieu est paru aux Éditions Stanké.
«Un loup nommé Yves Thériault» de Victor-Lévy Beaulieu est paru aux Éditions Trois-Pistoles.

Larry Tremblay ne cesse de scruter la société

Larry Tremblay est un créateur fascinant et dérangeant. Pour l'avoir vu faire ses premiers pas sur une scène, dans un spectacle hautement marqué par le kathâkali, je le sais capable de dérouter un spectateur et un lecteur. Heureusement, ses écrits restent sobres. Souvent évocateurs, ils parviennent à vous toucher par ce regard qu'ils posent sur le monde et les humains. Au théâtre comme dans le récit, l'écrivain s'intéresse à ses semblables.
Dans ce très court récit qu'est «Piercing», Larry Tremblay plonge dans l'univers d'une adolescente qui décide de voir le monde. Elle s'enfuit de son Chicoutimi natal où elle a l'impression de pourrir comme une baleine échouée sur les berges du Saguenay, à la hauteur de Sainte-Rose-du-Nord. La mort du père déclenche tout. Elle partira, fera un grand «X» sur sa vie, sa famille, cette ville pour vivre enfin.
«Elle s'était coupé les cheveux à grands coups de ciseaux. En trois secondes, elle s'était débarrassée pour de bon de son petit côté poupée aux joues rondes. Elle s'était coupé les cheveux à grands coups inégaux, sans miroir. Les cheveux de Marie-Hélène tombaient sur le plancher pas très propre de la cuisine, tombaient sur la tombe de son père, tombaient sur les rides mouillées de sa mère, tombaient sur le silence écoeurant du salon d'où parvenait encore l'odeur de cigarettes que son père fumait en regardant la télévision, tombaient sur la pluie qui n'en finissait plus de se mélanger aux ordures de cette ville où elle avait eu la malchance de naître.» (pp.5-6)

Montréal

Tout est dit. Nous la retrouvons à Montréal, dans un appartement de la rue Drolet avec Serge et Tony. Parcours habituel de toute une jeunesse qui doit fuir les régions périphériques pour connaître la grande ville, y travailler ou étudier.
Marie-Hélène se retrouve du côté des paumés. Pouvait-il en être autrement? C'est la faim, le froid, les rapines, la prostitution, les poubelles et parfois un mécène un peu étrange, un Kevin qui aide ces jeunes errants. Tony et Serge ne jurent que par lui.
Nous suivons Marie-Hélène, la belliqueuse, la têtue, la téméraire mais aussi la tendre, l'idéaliste qui ne demande qu'un signe et qu'un geste. Elle veut s'arracher à la grisaille, aux habitudes somnifères pour connaître un idéal, l'amour peut-être, un élan qui fera qu'elle changera le monde et surtout sa vie.

Le monde de Kevin

Peu à peu, nous comprenons que ce petit monde tourne autour de Kevin qui a aménagé ses quartiers dans une ancienne église d'où il édicte ses lois. C'est lui qui décide que Serge est un ange qui doit offrir son corps à tous les quémandants; lui qui proclame que Tony a tout à apprendre des chiens errants. Un gourou qui marque ses disciples. Marie-Hélène voit apparaître des petites boules métalliques sur ceux et celles qui s'abreuvent des «bulles» de Kevin.
Larry Tremblay décrit très bien la dérive d'une jeunesse en quête d'absolu et que notre société a larguée. Il suffit d'un mot, d'une petite phrase. C'est le détail qui surprend, la petite remarque qui bouscule l'univers et nous fait basculer. L'écriture de Larry Tremblay devient incantation, rythmes qui nous entraînent dans les rues, la neige et le froid. Un texte plein de colère refoulée à l'image de Marie-Hélène qui voudrait secouer le monde mais qui ne réussit qu'à se faire mal. Un récit dérangeant, une belle réusssite.
Les dix-sept photographies de Petra Mueller présentent des routes, des stations de métro où les gens vont, viennent, passent et peut-être changent au gré des jours et des élans. Il y a ces taches aussi que la photographe ajoute comme pour montrer la vanité de la vie, le mouvement, l'éphémère et le futile de nos agitations. C'est peut-être le lien qu'il faut faire avec le texte de Larry Tremblay. Tout passe, tout est mouvement et rien ne peut arrêter cette course contre la mort.

«Piercing» de Larry Tremblay est paru aux Éditions Dazibao.

À feuilleter pour les photos de Suzan Vachon

Joseph Jean Rolland Dubé donne la parole à un narrateur qui décide de se couper du «murmure marchant». Il souhaite se désintoxiquer. Il n'en peut plus de ces informations qui lui tombent dessus à chaque jour, de ces images qui obsèdent le quotidien de l'homme médiatisé. 
«L'information pour l'information, le savoir pour le savoir, le profit pour le profit ; un fabuleux labyrinthe où il est si convenable de s'égarer. Mais je ne veux plus rien entendre. Rien. Ici, maintenant, avec toi, je tenterai l'ultime désintoxication : enfin le sevrage qui s'amorce.» (pp. 7-8)
Tout de suite c'est un «toi» qui se confie, cette femme qui sourit en regardant son dé à coudre et qui s'attarde sur sa chevelure «pleine de volutes», son «insolente beauté délavé». Difficile de saisir le décors de ce récit. Après une longue errance, un homme, le narrateur du début peut-être et cette femme, se retrouvent dans une sorte d'usine désaffectée. Il écrit sur une vingtaine de vieilles machines, celles que l'on vénéraient avant l'ordinateur. Il y invente des histoires qui plaisent particulièrement à la femme.
Histoire d'amour? Pendant le sommeil de l'homme, la femme veille, scrute, admire, aime, caresse, le surprend dans son abandon et sa vulnérabilité. Parce qu'elle ne dort jamais cette narratrice qui change selon les heures, les jours, les nuits et les regards.

Déséquilibre

Récit dans le récit, le lecteur reste en déséquilibre, se demande à chaque phrase s'il est dans l'imaginaire du premier narrateur, si cette voix est celle de la muse qui colle au créateur. C'est un peu agaçant ce flou, cette volonté de l'abstrait et du non dit. Est-ce encore le murmure de ces photographies qui jonchent le plancher et qui fascinent l'homme qui se confie? Est-ce le lien qu'il faut faire avec les photographies de Suzan Vachon?
Qui est qui?
Je suis souvent revenu sur mes pas pour scruter le visage de cette narratrice amoureuse, cette muse et amante sans jamais être rassuré. Plus souvent qu'autremet, je suis resté accroché à l'univers de Suzan Vachon, fasciné, prêt à tout imaginer. J'avoue. Plus j'avançais dans ma lecture, plus je délaissais le texte pour rôder autour de ces visages subjuguants que présente Suzan Vachon.
Et après, encore le texte de Joseph Jean Rolland Dubé, cette écriture ampoulée, les soupirs de la muse, de l'amante, de la couturière qui n'en finit plus de piquer cette robe, sorte de Pénélope qui attend Ulysse qui n’arrive plus à sortir de sa nuit... Trop de somnifères peut-être…

«Venir après» de Joseph Jean Rolland Dubé est paru aux Éditions Dazibao.

Cynthia Girard ne cesse de tourner en rond

Cynthia Girard dans ce minuscule recueil de contes et poèmes surprend au premier coup d’œil. L’enchantement cependant fait vite place à la déception après quelques pages. Voilà, nous plongeons dans une sorte de grand fourre-tout et il faut trouver un sens, une direction. Pourtant... Il y a les contes, les textes qui ont bercé l'enfance de tous. Une visite dans ces univers pouvait s'avérer intéressante en autant qu'elle est assumée. Cynthia Girard s'y perd rapidement, systématiquement, volontairement, refusant de suivre un fil narratif sauf celui de ses pulsions. S'inspirant de contes connus, elle les mélange, les triture, dévie rapidement et bascule immanquablement dans les affres de l'écriture. Les mots s'échappent, se moquent, n'en font qu'à leur tête et l'écrivaine ne rattrape jamais ce qu'elle ne veut surtout pas retenir.
«La petite fille est maintenant perdue dans la forêt et moi aussi, je me perds dans la forêt. Mais moi ce n'est pas la même chose, moi je me perds dans la forêt des lettres, moi ce n'est pas la même chose, chaque lettre comme un petit buisson et chaque mot comme un petit bosquet et chaque phrase comme quoi ? Je ne sais pas comme quoi chaque phrase, comme un...» (p 9)
Cynthia Girard tourne autour de l'écriture, des mots qui s'imposent et repoussent l'écrivain. Le travail de l'écrivant n'est-il pas justement de dompter cette dérive? A quoi bon écrire si c'est pour répéter qu'il est difficile d'écrire, quasi impossible... L'auteure répète la formule à satiété. L'ensemble devient un seul et même texte malgré les titres et les sujets.

Les photos

Heureusement, les quatorze photographies de Anne-Marie Zeppetelli, ces visages qui surgissent comme des lanternes dans la nuit ont réussi à me retenir. Ce questionnement sur le regard m'a permis d'aller au bout du livre. Non, la rencontre n'a pas lieu. L'écriture de Cynthia Girard est beaucoup trop narcissique pour s'ouvrir à Anne-Marie Zeppetelli. La photographe cherche le regard de l'autre et l'écrivaine se referme comme une huitre.
Et la poésie de Cynthia Girard?
Il me semble que le discours poétique a fait des bonds depuis l'époque de l'énumération, de l'association libre qui a fait la marque des surréalistes.
«ça sent la grande volonté / la discipline / le dur labeur / là-bas le café / l'homme / front tendu / il porte plume et calepin / il se concentre / il se recherche / un gant à l'envers / un mystique en volutes de fumée / il se consacre / poésies de bure / de sandales en prosternations...» (p.20)
Il faut un projet qui supporte la quête poétique, une intention qui pousse le souffle sinon on se fait remueur d'émotions, collectionneur d'impressions. Ça semble le fait de Cynthia Girard. 

«Déviances poétiques» de Cynthia Girard est paru aux Éditions Dazibao.
http://dazibao-photo.org/fr/desphotographes/deviances-poetiques-fr

mardi 12 décembre 2000

Les petits bonheurs de la vie disent tout

Josée Bilodeau se fait discrète et attentive, brode sur sa vie, sur Montréal, une rue, un restaurant, une rencontre ou encore sur une échappée dans son pays natal. Elle fuit un homme qu'elle n'aime plus ou qu'elle aime encore trop.
Rien de spectaculaire. Nous nous laissons guider par l’écrivaine, caresser par ces gestes qui font que la vie est la vie. Elle excelle dans cet art de montrer le quotidien sans le maquiller. Nous nous prenons à sourire quand elle surveille un grand blond dans un autobus qui file vers le centre-ville de Montréal. Parce que c'est cela «Kilomètres» de Josée Bilodeau. Un monde de sourires, de regards, de petites attentions qui font que la vie est bonne et qu'on la savoure comme un café odorant. J'aime cette manière de montrer le bonheur sans sortir trompettes et percussions.
«Souvent, je vois cet homme passer. Nous avons commencé à nous sourire. J'ai amassé plein d'histoires sur ses trajets, sur sa démarche nonchalante. Ce soir, je le salue de la main. Demain, il entrera dans le café, prendra place face à moi, sur ta chaise libre.» (p.23)
Et nous y croyons! Nous y prenons plaisir. Josée Bilodeau note tout avec un bonheur rare dans ce récit qui tient du journal intime et de l'aquarelle. Jouant admirablement de l'ombre et de la lumière, elle garde une justesse sans faille.
«Moi je regarde le coucher de soleil sur mon pays, pour la première fois me semble-t-il, et je trouve que c'est vrai, que c'est beau, que l'or du ventre de cette terre se reflète parfois dans le ciel, comme maintenant, ici. J'oublie les kilomètres l'espace de ce coucher de soleil et contemple la mort douce du jour sur le pays de mon enfance.» (p.42)
Certains parlerons de mièvrerie. Pourtant, ce sont ces petits bonheurs qui font que la vie vaut la peine d'être la vie.

«Kilomètres» de Josée Bilodeau est paru aux Éditions Les Intouchables.

Gérard Étienne déçoit dans ce court texte

Gérard Étienne dans ce court texte offre un monde qui peut sembler bien léger et superficiel. Un bar de Montréal où des gigolos de la communauté haïtienne font métier de séduire les femmes blanches de préférence. Ils attendent dans l'ombre comme des araignées qui, le moment venu, se jettent en avant pour capturer leur proie. Serge Lespérance est de ceux-là. Fier, beau garçon, bonnes manières, il chasse la femelle tout en se faisant entretenir par son infirmière de femme. Docteur en mensonges, le beau Serge se fait passer pour médecin et, comme il se doit, la jeune et séduisante Nicole tombe dans les filets de cet expert qui pavoise devant les copains. La suite on le devine...
Et oui! La petite oie pure et vierge de la campagne se fait dévorer par le méchant loup des villes. La petite gaspésienne qui rêvait du prince charmant y laisse ses ailes en plus d'y perdre sa virginité.
Histoire ficelée de gros fils blancs et truffée de clichés. Gérard Étienne tente bien d'injecter un peu de poids social à son récit mais c'est peine perdue. Même si tous les hommes d'Haïti étaient des imposteurs qui se donnent des titres et des diplômes pour en mettre plein la vue aux Blancs, cela ne justifiera jamais un mauvais texte.
«Je n'ai moi aucun problème avec la bacouloutisme qui est à l'origine de notre histoire en tant que peuple. J'y vois même un trait de génie. Il fallait le faire : imiter la signature d'un maître blanc pour fuir les habitations où l'on se faisait fouetter, couper les oreilles, les doigts, les jambes, au moindre écart de conduite.» (pp.32-33)
Bien sûr la morale est sauve. Les bons Haïtiens dénoncent Serge Lespérance et le menteur est confondu. Sa femme le chasse et les deux jeunes Québécoises peuvent de nouveau regarder l'avenir, oublier le mensonge et rêver encore d'un prince un peu moins charmant mais au portefeuille bien garni. La virginité est retrouvée! Si, si... Un texte désolant et une écriture à peine maîtrisée. Le «bacouloutisme» serait de penser que nous sommes en littérature avec ce texte de Gérard Étienne.

«Le bacoulou» de Gérard Étienne est paru aux Éditions Métropolis.

lundi 14 août 2000

Diane-Monique Daviau fait face à sa mère

Diane-Monique Daviau nous entraîne dans un salon funéraire et nous figeons avec elle devant un cercueil. Là, le visage d'une femme, d'une mère. La figure de la mort. Les mots se nouent avec les larmes.
«Mon endormie, ma rêveuse, ma presque souriante désormais, ma toute calme, ma tranquille à jamais, ma patiente, ma paisible, ma belle pacifiée, ma reposée, ma sans souci, ma soulagée, ma sereine pour l'éternité, ma reine de rien... » (pp.17-18)
Les phrases refoulées dans l'enfance reviennent, aussi maladroites que les pleurs, les soupirs qui bercent les regrets. Vient alors les questions que l'on a toujours repoussées: qu'était cette mère qui savait si mal aimer et se faire aimer? La narratrice fouille le passé. Une rencontre a-t-elle été ratée?
«Tourner autour d'elle l'empêche de mourir dans mon souvenir. Tourner autour d'elle l'étourdit, l'hypnotise, la fige sur place. Tourner autour d'elle sans cesse, à vive allure, avec des mots qui déboulent, garde ma mère au centre de ma vie, l'empêche de disparaître.» (p.90)
Des reculs, des poussées, Diane-Monique Daviau tente de cerner la mère qui l'a dominée  pendant si longtemps. Elle ne veut pas se leurrer. Le portrait est juste, le ton est dur, amer parfois, sans compromission. Avec des phrases cassées, elle esquisse le visage d'une femme qui croyait que le monde tournait pour elle. La narratrice redevient la fillette en quête d'un geste, d'un mot que la morte n'a jamais formulé; reste aussi l'adulte qui veut voir et comprendre. Pas question d'enjoliver ou de gommer les souvenirs!

Les traces
Elle classe les bibelots, les photographies, les petites phrases écrites sur des bouts de papier. Ce sont les traces de la mère... Évocation, souvenirs, rires, peines, Diane-Monique Daviau emprunte tous les chemins qui permettent de cerner cette femme dure et autoritaire. Elle s'étourdira même autour de cette mère que la mort a réduite au silence.
Des pages d'une grande justesse et une émotion soutenue. Il faut lire et relire la description de la rencontre ultime de la narratrice et de sa mère dans une succursale bancaire. Un véritable bijou! Du grand art!
Diane-Monique Daviau fascine avec ses surprises d'écriture, cette phrase ciselée. N'est-ce pas le propre de l'écrivain que de chercher un sens à la vie et de donner un visage à ceux que l'on aime et que l'on a aimés? Pour ce qui est de Gainsbourg, il faudra lire le très beau livre de Diane-Monique Daviau pour comprendre.

«Ma mère et Gainsbourg» de Diane-Monique Daviau est paru aux Éditions de L'instant même.

L'enfance reste un sujet inépuisable et fascinant

Robert Lalonde ne s'en est jamais caché. Depuis le tout début de son aventure d'écrivain, il voyage dans son enfance et le monde qui l'entoure. Il a besoin de racines, des arbres chargés de feuilles, des vents qui bousculent le ciel, de ces odeurs fortes et enivrantes qui imprègnent son écriture. Je n'hésite jamais à suivre ce fouineur qui plonge dans les livres comme un chien troublé par les effluves des mots. «Le Vacarmeur» qui a précédé de quelques semaines la parution de «Le vaste monde», est de cet ordre.
Ici, Robert Lalonde, dans une dizaine de courts textes, parcourt le territoire qui marque l'adulte à jamais. Il aime les frontières, ce pays où l'adolescent n'est plus un enfant mais pas encore un homme vraiment. Prisonnier d'un corps troublé par des pulsions d'adulte, le jeune Vallier découvre la sexualité, la dureté du monde et ses brutalités, la douceur et l'envoûtement qui viennent souvent quand un vent parfumé ébouriffe les arbres et ride l'eau du lac. Parce que ce «vaste monde», celui du Survenant peut-être, fascine tout être curieux et fureteur.

Errance

Vallier épie les gens à l'église, au village, au grand magasin, suit des pistes, se perd la nuit en naviguant sous les étoiles, dérive dans un champ bourré de trèfles; retient son souffle dans la maison familiale où la folie comme la sagesse entrent sans frapper. Parce que les chemins de la vie sont parsemés d'obstacles qui marquent à jamais.
Vallier voit ses parents se coltailler avec les jours et rêve de faire les choses autrement. Un père aux gestes patients qui transforme la réalité avec, à ses côtés, une mère qui retrouve toujours le sol en puisant dans la sagesse populaire, les expressions qui nous enseignent un art de vivre.
Temps d'arrêt sur un monde un peu inquiétant, rencontre d'humains qui perdent les phrases et qui se jettent dans la rivière ou la folie quand ils n'en peuvent plus des servitudes. Il faut suivre Angélique qui, consciente de son destin, devine que l'avenir la broiera.
«Comment penses-tu qu'une femme se sent, toi, devant eux, avec sa jupe jusqu'à terre, sa vertu qu'elle tient à deux mains, pareille au chaperon rouge épié par le loup ? Être étripée, n'avoir plus qu'une carcasse molle et sans âme à leur laisser, merci bien, merci beaucoup!» (p.114)
 Vallier écoute, rêve, effleure, sent, souffle sur cette destinée qui l'entraînera au-delà des horizons. Jamais il ne se laissera entamer par la banalité du quotidien qui casse les êtres et coupe les élans. «J'étais né pour tout connaître et tout savoir». (p.113)
Ce désir de voir, de «savoir» porte le livre. Rires, larmes, tout repose sur cette manière de dire. Et puis Robert Lalonde nous fait voir la vie qui se fait et se défait selon les rythmes des saisons et des rencontres. Le lecteur ne peut qu'être remué par la justesse et le ton de ces récits. Après tout, qui peut oublier son enfance! Alors autant en faire un monde magique et étonnant.

«Le vaste monde» de Robert Lalonde est paru aux Éditions du Seuil.

Abla Farhoud cherche à reconquérir son passé


Abla Farhoud, dans «Le bonheur a la queue glissante» nous présente une vieille femme. Dounia a quasi une vie derrière elle et en a fait du chemin depuis son Liban natal. Il y a si longtemps qu'elle est née cette dame un peu frêle... Elle a connu l'exil, le déracinement et s'est plus ou moins adaptée à ce pays qu'est Montréal. Comment croire que ses petits-enfants ne comprennent pas sa langue... Elle a appris à parler si peu qu'on la croirait muette. Pourtant elle bouge les lèvres, elle a des choses à dire. Il faut s'approcher et écouter. Nous nous laissons prendre par ce filet de voix qui devient musique, ces phrases qui se bousculent et que sa fille, une écrivaine ivre de questions, aimerait bien pouvoir attraper. Nous aimons Dounia, dès les premiers moments du roman.
«Mes mots sont les branches de persil que je lave, que je trie, que je découpe, les poivrons et les courgettes que je vide pour mieux les farcir, les pommes de terre que j'épluche, les feuilles de vigne et les feuilles de choux que je roule.» (p.14)
Le véritable exil c'est quand il n'y a plus de mots mais des gestes, des habitudes qui étourdissent...

Une vie

De confidence en révélation, nous apprenons la vie de la petite analphabète qui a épousé Salim, un beau parleur qui possédait l'avenir et qu'elle a suivi. Les femmes alors n'avaient que le droit d'obéir. Les enfants sont arrivés, différents, emportés par une façon de vivre qu'elle a du mal à comprendre.
Petit à petit, nous entrons dans l'intimité de Dounia. D'abord Salim, cet époux écartelé entre son lieu d'origine et ce nouveau pays qui lui a permis de vivre. Hâbleur, sûr de son droit de mâle, il comprend mal le monde qui l'entoure. Il préfère le passé aboli, ruminer, incapable d'avouer qu'il a été largué par son propre passé et la vie. Ses fréquents retours au Liban ne permettront jamais non plus de cicatriser la blessure. Il souffre du mal du déraciné.
Abla Farhoud montre magnifiquement bien les déchirements, les affres que vivent les émigrants qui débarquent avec tout juste des mains et qui se creusent un nid avec une patience admirable. Le récit de Dounia révèle une femme qui a subi la violence et la domination de son mari. C'est peut-être le plus terrible des exils que celui qui isole Dounia et Salim qui l'a frappée d'un coup de botte au visage alors que la vie était encore au matin.
Dounia confie ses secrets avec une économie de mots remarquable. A commencer par ce père qui prêchait l'amour et le partage mais qui n'a pas su la protéger contre le despote qu'était son mari. Lâcheté, abandon, isolement, domination des mâles sur les femmes. Tout cela est dit. La tyrannie s'installe toujours avec la lâcheté des uns et la complicité des autres. Et si c'était le propre de tous les pays où le politique repose sur une domination ethnique, religieuse ou sexuelle?
Myriam, la fille romancière, n'entendra jamais ces secrets, ne connaîtra jamais la violence de son père envers son frère Abdallah. Dounia ne pourra jamais avouer. Les tyrans se nourrissent du mutisme des victimes. Myriam devra mettre des mots dans les silences si elle veut écrire un livre sur sa mère.
Récit émouvant, parsemé de belles réflexions sur la mort et le vieillissement, une écriture fine qui ne cherche jamais à épater mais qui trouve son chemin. Abla Farhoud décrit une réalité que l'on ne voit jamais à la télévision, évoque un Québec peu familier.
Un roman d'odeurs, de soupirs, de gestes contenus, de regards qui s'attardent à la fenêtre quand le jour devient gris avec le soir. Oui le bonheur file et bien malin qui saurait le retenir.

«Le bonheur a la queue glissante» d’Abla Farhoud est paru aux Éditions de L'Hexagone.

samedi 12 août 2000

Évelyne Voldeng ne se livre pas facilement

Dans «Moi Ève Sophie Marie» Évelyne Voldeng entreprend de raconter ses pérégrinations. Naissance en Bretagne, vie en Provence, mariage et installation au Canada. Pas facile d'abandonner son pays, une enfance et de se créer d'autres racines dans un ailleurs différent et semblable. Évelyne Voldeng parvient mal à larguer les souvenirs, les images et les odeurs qui surgissent de l'enfance. Comment peut-on y échapper? Est-il possible de couper vraiment avec son passé? C'est tout un monde que l'on transporte en soi.
L'entreprise est sympathique. Peu d'écrivains migrateurs s'interrogent sur les difficultés de l'émigration. Abla Farhoud l'a fait avec justesse dans «Le bonheur a la queue glissante» mais le plus souvent, ces auteurs basculent dans la nostalgie ou tentent d'effacer leurs origines. En seize chapitres, Évelyne Voldeng nous fait valser entre l'enfance et la vie présente. Oublions les remarques souvent primaires qui houspillent le syndicalisme, le monde universitaire et les collègues. Passons...
«Page blanchie à la chaux, prête à recevoir tous les codes de la médiocrité. Je pourrais écrire dix livres de recettes pour destruction. Mais dans toutes les cliniques américaines (lapsus calami, je voulais dire canadiennes, mais j'ai cédé à l'impérialisme américain, paramécie géante dont les cellules politiques, économiques et culturelles envahissent tout le continent au rythme des marées galopantes), dans les cliniques canadiennes donc : cliniques pour autos poussives, cliniques pour fauteuils rongés, cliniques pour vieilles bottines, j'ai cherché en vain la clinique où cautériser les échecs.» (pp.24 25)

Occasion ratée

Évelyne Voldeng rate une belle occasion de mieux nous faire comprendre cet arrachement et les difficultés d'adaptation. Son questionnement reste pertinent, ses remarques souvent justes mais ce qui fait obstacle dans ce récit, c'est l'écriture même. L'auteure a cru bon de dresser une véritable muraille entre le lecteur et elle, multipliant les mots, les phrases et les images. Elle se comporte en auteure boulimique qui ne sait quand s'arrêter.
«La neige est pure, belle. Elle est le duvet de cygne qui recouvre les plaies de la nature. Elle est l'aile du goéland qui fleurit la lande du cap des Tempêtes. Elle est le cristal ébloui. Le sacrement qui rafraîchit la lèvre gercée de gel. Elle dessine mille ombelles sur les arbres radieux. Lanterne magique, sa blancheur emprisonne le prisme ocellé. Elle est la bouse blanche où sommeillent mille métamorphoses. Elle est le blanc repoussoir d'un vol de geais bleus. Dans le roulis des raquettes sur l'océan blanc, je respire la neige, je la bois, je la mange, je la transsubtantie.» (p.68)
La lecture devient une véritable épreuve et ce n'est que par entêtement que j’ai réussi à me frayer un chemin. A la toute fin, à la dernière phrase, j’ai eu l'impression de vivre une libération. C'est peut-être ce que voulait Évelyne Voldeng mais quelle épreuve ! Dommage...

«Moi Ève Sophie Marie» d’Évelyne Voldeng est paru au Nordir.

vendredi 14 avril 2000

Marc Boileau abandonne souvent son lecteur

Marc Boileau en prend large avec la réalité et qui peut lui reprocher de tout oser et de tout se permettre. Il le faut quand l'auteur entend mener ses lecteurs par le bout du nez, leur faire emprunter des sentiers nouveaux et inconnus. Dès les premières pages, il nous plonge dans un monde qui tient à la fois du conte fantastique et de la légende. Cette histoire on la croirait pigée dans les contes de la chasse-galerie. Une vraie tempête de neige, un chevreuil magique, des loups qui bondissent dans la poudrerie, les hurlements du vent, le chien qui ne sait plus dans quelle direction bondir.
Marc Boileau nous tient et puis il nous laisse tomber juste avant de nouer tous les fils. Il coupe court, se laisse entraîner par un personnage féminin et s’égare dans son récit. Un peu la caractéristique de ces onze histoires d'ailleurs. L’écrivain a réussi à m’entraîner dans une aventure parfaitement anodine, m’a fait m’avancer sur un fil ou encore m’a poussé au coeur d'une toile d'araignée et puis tout s’est effrité à chaque fois. J’ai perdu pied pour basculer dans l'anodin et le simplisme. Un peu frustrant.
«Elle était d'une beauté éthérée qui paralysait le regard. Son teint de porcelaine était parfait. Un tout petit grain de beauté sous sa lèvre inférieure ajoutait du relief à son visage, et une fine cicatrice sur son front amplifiait la profondeur de son regard. Ses yeux transparents étaient presque irréels. Ils étaient comme une mosaïque de bleu et de vert. De longs cheveux d'un blond sauvage caressaient ses joues. Sa tendresse pouvait se respirer.» (p.36)

Pirouette et cacaouette

Au lieu de creuser son sujet, de foncer dans une direction précise, l'auteur s'en tire par une pirouette. Il rabâche, glose et a réussi à m’énerver à chacun des textes. Toutes les fictions de Marc Boileau auraient eu intérêt à être élagués et ramassés. 
«Finalement, elle se fit prendre à son propre jeu. Elle s'élança pour sauter par-dessus un tronc couché à travers le sentier. Mais, la fatigue jouant contre elle, l'obstacle s'avéra trop haut. En tombant, la femme se brisa quelque chose à la cheville. La blessure se mit instantanément à rugir dans tout son corps pour la paralyser de douleur et de peur. Étourdie, elle leva les yeux et elle vit le fou devant elle. L'homme était dégoûtant. Son sourire graisseux racontait tous les détails de ses appétits sordides,» (p.127)
Que de phrases inutiles, que de détails et d'images forcées. Les maladresses et les incorrections finissent par rebuter. «Anne-Marie accepta l'invitation sans hésiter et avec un sourire qui goûtait bon aux yeux de Morin. Un sourire de désir.», «... entendre ses poumons sur le point de hurler leur mort», «L'image lui glaça le sang d'un seul coup». Je pourrais accumuler quantité de ces phrases qui font hausser les épaules. Marc Boileau devra corriger cette manie et cette quête d'images gonflées aux hormones.
«Entre chien et chat» nous fait sombrer dans le loufoque et l'extravagant. Là, nous atteignons les bas-fond.
Marc Boileau semble capable du pire comme du meilleur. Il devra apprendre à maîtriser ses élans et son enthousiasme, à discipliner son écriture, à choisir le plus simple pour donner toute la place à l'action et aux personnages.
Une langue souvent boiteuse qui gâche vraiment le plaisir. Dommage parce que cet auteur a une façon de transformer la réalité, de jouer avec le possible et l'impossible qui peut étonner.

«Histoires fantastiques du Saguenay» de Marc Boileau est paru aux Éditions JCL.

mercredi 12 avril 2000

Un monde qui a le souffle un peu court

Jean-Paul Filion vient du monde de l'oralité et de la tradition du conte. Ah! ce monde d'avant la télévision où la parole faisait surgir le merveilleux et des personnages qui pouvaient tout dire et tout inventer. Jean-Paul Filion est demeuré fidèle au monde magique des conteurs et des menteurs.
Le hic, c'est qu'il est difficile maintenant de se laisser prendre par cette parole qui a un goût un peu suranné. Jean-Paul Filion, surtout dans «Les conteries de Jean-Bel», ne transcende pas cet univers et se laisse happer par le plaisir d'inventer des images. Jamais il ne se donne le souci de ramener son récit vers notre époque. Nous avons l'impression de fouiller dans un vieux coffre plein de boules à mites. Jamais non plus il ne concède à l'écriture, s'en tenant à l'oralité.  
Il y a bien quelques petites étincelles mais l'intérêt s'émousse très rapidement.
«Comme dev'nues paralysées, les mains de M'sieu Bach ont lâché l'piano. La bouche de M'sieu Bach s'est ouverte sans être capable de parler. Enfin, y m'a r'gardé dans le blanc des yeux. Comme j'me sentais drôlement crinqué pour faire valoir mon violonage à son meilleur, le grand artiste se r'pencha su' ses notes à lui et se mit à m'suivre, d'abord tranquillement, pis... de plus en plus vite, jusqu'à pouvoir r'joindre la frénésie d'mes doigts. Tous les deux, on a fini par s'envoyer un sourire d'enfant à travers les sons dansants, heureux de s'être rencontrés au bour d'la nuit.» (pp. 51 52)
Rencontres

La rencontre avec Jean-Sébastien Bach tourne court. Une belle occasion de ratée. C'est le problème de cette suite de contes qui surgissent comme des bulles mais ne vont nulle part.
Que dire de plus? Le monde magique de Jean-Paul Filion a les ailes roussies. Peut-être aussi que Jean-Bel est un peu fatigué malgré ses prétentions.
«La vie est une respiration qui sait pas s'fatiguer. Avec elle, en vrai migrateur, j'suis donc d'équerre pour toujours me r'commencer.» (p.108)
On voudrait bien y croire...
«Les conteries de Jean-Bel» de Jean-Paul Filion est paru aux Écrits des Hautes-Terres.

mardi 4 avril 2000

Qui réussira à saisir le monde et à l'exprimer?

Certains préfèrent inventer le monde, le fantasmer ou le rêver. D'autres passent une vie à essayer de comprendre les agitations et les migrations qu'ils vivent, tant dans leur tête que physiquement. La littérature restera toujours ce regard, cette manière de se creuser un nid. Parfois, c'est réussite, souvent nous en revenons déçus.
Alix Renaud nous entraîne dans un monde à la fois familier et étrange dans «Ovation». Les trois nouvelles rassemblées ici, déjà publiées dans des revues, demeurent des modèles du genre. Bien sûr, il s'agit de science-fiction. Sans être un initié, il est possible de goûter à cette littérature quand l'auteur sait surprendre au détour d'une phrase ou d'un paragraphe. Alix Renaud sait très bien le faire. Il maîtrise bien son récit et retient le lecteur, s'amusant à l'égarer avant de le ramener. Et quel imaginaire!
«A vrai dire, il avait déjà trouvé la solution. Il aurait pu se lever, quitter son bureau sous le regard ahuri de ses quatre collègues et se rendre directement au bureau du grand patron, Hoku Koto. Il aurait annoncé sa victoire et se serait fait remettre illico une plaque de promotion et un permis de séjour pour Londres, pour Rio ou pour Shanghai. Mais Mashi ne voulait ni quitter l'ambiance familière de la Kumishawa, ni se séparer de Kern, son ami, ni passer quinze interminables nuits loin de Norma.» (p.17)
Mashi semble bien adapté dans cette ville moderne et pleine de surprises. Pas de compétitivité, d'obligations et de devoirs. On travaille pour s'amuser, pour passer le temps peut-être et pour se réaliser. Le «meilleur des mondes» pour Mashi sauf qu'il fait preuve d'infidélité en retardant de livrer sa découverte au maître suprême qu'est Hoku Koto. C'est là que tout commence. Le doute s'installe et Mashi, tout autant que le lecteur, cherche à savoir ce qui grince. Nous réalisons aussi que nous sommes dans le plus incroyable univers totalitaire.

Expérience

Dans «Exanoïa», une équipe de savants s'est suicidée après une expérience pour le moins mystérieuse. Tous sont morts sauf le responsable qui dit avoir survécu parce qu'il est athée. Est-ce une raison pour échapper à la mort? Fernand Trottier, journaliste, dirige l'enquête et nous découvrirons que dans ce laboratoire secret, l'équipe de Claxton a recréé le système solaire à une échelle miniature. Ils ont reconstitué la terre, le soleil et des hommes et des femmes sont apparus, refaisant les découvertes et les bêtises de leurs créateurs.
«Car c'était bien notre Globe qui tournait lentement sur lui-même, à quelque deux mètres de moi. Je ne distinguais rien dans le détail, mais je savais. Rien n'était absolument pareil à ce que j'avais vu à la télévision ou dans les encyclopédies. J'avais ma certitude. Je vis des continents disparaître peu à peu dans la nuit, d'autres émerger sans hâte de l'ombre environnante.» (p.108)
Avons-nous un créateur? Est-ce là le vrai visage de Dieu? Vieille question qui demeure sans réponse.
Enfin la dernière nouvelle nous fait vivre une mutation où les femmes deviennent des oiseaux. Peut-être la moins intéressante, la moins fouillée aussi, même si elle donne son nom au recueil.
Dans un style alerte, sans bavure, un peu sec même, Alix Renaud sait nous faire bondir sur les phrases et nous tient en haleine jusqu'à la dernière page.

«Ovation» d’Alix Renaud est paru aux Éditions Planète rebelle.

Julie Stanton reste consciente du monde

Dès ses premiers écrits, Julie Stanton a fait preuve d'une constance admirable. Poésie, prose ont démontré ses exigences. Elle risque tout à chaque fois dans un chant, dans un roman même si le jeu de «l'amour et du hasard» a été très souvent exploré en littérature. Encore une fois, elle entraîne son lecteur dans un récit exigeant, un univers où vie et mort s'emmêlent, s'enlacent dans une incantation fascinante.
Avec «La passante de Jérusalem», récit poétique, chant plutôt qui se divise en six stances, le lecteur accompagne une femme qui, dans un dernier souffle, tente de rejoindre l'homme qui l'a quittée, incapable qu'il était d'ignorer la tragédie du monde. Comment oublier l'horreur qui a éventré le siècle en envoyant des millions d'hommes et de femmes au bûcher?
«Douleur rouge de coquelicot.» La triste aventure de l'humanité suinte des murs, bloque le passage à l'amour et à l'abandon. Chant d'amour et de mort, Kamouraska ou Jérusalem, l'appel monte avec le gonflement de la poitrine. A peine un souffle, une brise qui caresse le rideau, ou encore ce vent imbibé des neiges du Saint-Laurent, le lecteur se courbe sur la couche de la gisante qui murmure son amour comme on le fait dans une prière.
«À trop entendre on n'entend plus, cependant que l'oreille collée sur le prochain siècle il y a peu d'espoir d'en finir avec la barbarie. Mais vous toujours n'avez cessé de placer sa tête exsangue parmi les tableaux profanés de l'univers. Bien qu'ici vous suiviez là-bas sa trace brûlée vive.
Ô ce fantôme incessant autant que réel!» (p.16)

Avenir

L'amour est-il possible quand l'humanité tue, viole et pille? L'amour est-il acceptable quand nous regardons la barbarie des siècles? L'amant n'a pas su, n'a pas voulu de l'amnésie. Il ne pouvait se livrer au bonheur quand il y avait Jérusalem et toutes les horreurs. «Ça n'aura été qu'une halte.» Il est parti. L'amour devenu impossible pour cause de mémoire.
Julie Stanton nous emporte dans un souffle qui monte du Saint-Laurent lourd de ses brumes, pétrie l'être et moule le paysage. Par la magie de l'évocation, du souvenir, nous retrouvons les extases et les angoisses de cet homme obsédé par la mort. Nous cheminons à rebours sur ce qu'a été une passion sans compromission.
 «Dans vos bras aux multiples détours j'insistais : pourquoi questionner le monde et ses désastres quand quelqu'un meurt chaque nuit additionné à l'infini ? Mais pour vous, où que soit la cible, dans le crépitement des fusils, sous l'arme sous un blouson, entre deux poings coup après coup, au bout du sabre femmes et enfants, les hommes pendus, il ne faut pas qu'on oubliem.» (p.30)

Ne pas oublier

Chant sensuel qui nous repousse au bord de la vie, au seuil de la mort alors que l'univers n'est peut-être qu'un battement de paupière. Ne jamais oublier... Le corps garde la mémoire des gestes, des matins heureux de Kamouraska. Le corps sait encore l'ivresse mais n'ignore pas les atrocités des barbares.
Grandes marées d'équinoxes qui secouent les continents en se retirant, l'écriture de Julie Stanton, à la fois charnelle et incantatoire, nous plonge entre l'extase et l'agonie. L'amante lance l'appel et le tocsin effrite la glace devant Kamouraska. «L'hiver règne sous la Terre, amour où sont tes bras?...» La dernière parole se replie dans un chiffonnement d'aile. C'était la vie, c'est la mort. Le chant est bu par le silence. Et jouez le jeu, lisez les stances de Julie Stanton à haute voix pour en saisir la musicalité, le phrasé et l'ampleur. Un véritable bonheur!
Livre superbement illustré par l'artiste Gernot Nebel, tableaux aux teintes chaudes et aux titres comme des poèmes, c'est là un travail d'édition à signaler. Une véritable fête pour l'oeil.

«La passante de Jérusalem» de Julie Stanton est paru aux Éditions Les heures bleues.
http://www.heuresbleues.com/heures_bleues_auteurs.htm

Les chants désespérés de Christine Germain

Christine Germain présente des textes qui tiennent plus de l'écriture théâtrale que du récit. Plusieurs de ces écrits ont été entendus à la radio de Radio-Canada. Six «monologues à voix haute» précise l'auteure. Un monde sans partage et impitoyable. Aucun compromis, aucun désir d'enjoliver cet univers souvent agressif, vulgaire, dérangeant et compromettant. On ne peut aller plus bas, plus loin. Peut-il en être autrement avec de tels «héros»? Ils sont si paumés qu'ils n'arrivent plus à dialoguer. Ils ont perdu le sens de l'autre et tout ce qu'ils arrivent à murmurer, à hurler, c'est cette douleur qui pousse en eux et les broie. Christine Germain nous traîne dans les ruelles, dans la saleté, les guenilles, les chambres miteuses ou les taudis. Proxénètes, prostituées, ivrognes, elle nous abandonne avec les délires d'hommes et de femmes repoussants et affolants.
La poésie peut surgir pourtant, comme un sourire entre deux jurons ou deux hurlements. Petits moments de beauté, petites fleurs qui s'ouvrent un matin entre les poubelles et les déchets. Autant en profiter parce que ces moments sont rares. 
«Tsé... des fois j'regarde les lignes de mes mains...
des p'tites routes qui s'croisent...
des p'tits chemins qui s'arrêtent...
P't'être qu'on porte nos vies dans nos mains...
J'aimerais ça, arrêter de mourir dans ma tête
pis dans mes mais... mais chus pas capable...» (p.22)
Textes hachurés, parsemés de points de suspensions qui montrent que le dit, n'est qu'un aperçu de ce qui pourrait être entendu, nous  progressons par à-coups, jusqu'à l'irréparable, jusqu'à l'effondrement dans la folie ou la mort.
Christine Germain a l'art de nous abandonner quand nous sommes à la limite de la démence. Des anges déchus qui ne savent qu'agresser, mutiler, tuer quand ils pensent trouver la tendresse.
Présenté sans aucun artifice, sans maquillage, cet univers est repoussant et l'auteure ne fait jamais de concessions. Difficile de s’attarder à ces textes sans le support de la voix. «Textes de la soif» passent beaucoup mieux sur le disque qui accompagne le livre. Sans doute la meilleure façon d'aborder ce travail en coup de poing. Et même «en écoutant le livre», il n'est pas du tout certain que ces éclopés réussiront à vous retenir. Nous sommes au plus fort de la désespérance, de la révolte et... à la limite du langage.

«Textes de la soif» de Christine Germain est paru chez Planète rebelle.