jeudi 4 janvier 2007

L'enfance fascine Madeleine Ouellette-Michalska

Madeleine Ouellette-Michalska, avec Marie-Claire Blais, m’a fait voir la littérature du Québec d’un autre œil. «La maison Tresler ou le 8e jour d’Amérique», paru en 1984, et «L’été de l’île de Grâce» évoquent de beaux moments de lecture. Il y a eu après «L’échappée des discours de l’œil» et «L’amour de la carte postale», en 1987. Il est rare qu’un écrivain s’aventure avec autant de bonheur que Madeleine Ouellette-Michalska dans la poésie, le roman et l’essai.
«L’apprentissage», son dernier roman, renoue avec une écriture qui berce comme une sonate de Debussy. L’écrivaine travaille à la manière d’un verrier qui prend la peine de scruter chaque morceau pour en étudier les reflets et les transparences.
«Une fillette fixe la route où les touristes commencent à défiler. De grosses voitures tirent des roulottes dont la puissance d’attraction distille l’attrait de la richesse et de la liberté. Dans son regard, les véhicules étrangers tracent la voie d’un monde différent. Un monde en mouvement dont la fascination la plonge dans une sorte d’exaltation fiévreuse qui ressemble à du bonheur.» (p.13)
Ce personnage neutre devient le regard de toutes les femmes d’une certaine époque. Le lecteur n’a qu’à se laisser prendre par la main.

La vie est ailleurs

C’est l’été, des parents débarquent des États-Unis. Ils exhibent de beaux habits, des robes fleuries et élégantes. C’est la fête pour l’enfant qui prend conscience que l’ici peut être ailleurs. Le quotidien un peu terne s’efface. Peut-il y avoir de l’espoir et une vie différente? Elle écoute, n’ose formuler ses rêves avec les interdits de son milieu, les enfermements de l’hiver qui font oublier les espérances de juillet.
La jeune fille voit le temps filer. Les cousins ne sont plus les mêmes et certains effleurements ne savent mentir. Le monde s’ouvre avec ses rires, ses pièges, ses peurs et ses hésitations. L’avenir semble aller droit comme une clôture qui divise un champ qui mène au fleuve.
«L’adolescente rabat le papier de soie sur la robe de baptême à peine jaunie qui retourne dans la boîte moirée. Elle retape ensuite rapidement la layette de coton ouaté avant de replacer les brassières, les chaussons et les barboteuses d’où s’échappe un parfum âcre. Puis elle ferme d’un coup de genou le tiroir coincé par l’humidité. Elle veut l’amour, mais pas d’enfants, du moins pas tout de suite. Les femmes enceintes et joufflues, gorgées de semence, de nourriture, ne lui font pas envie. Elle leur préfère les jeunes filles libres et audacieuses des magazines de mode, celles-là ne s’engouffreront pas trop vite dans la tranquille béatitude du mariage. Et puis, rien ne presse. Devenir mère sans avoir été femme lui paraît une abomination.» (p.45)
L’amour viendra, les enfants et un premier livre longtemps souhaité. Et un autre pour visiter la mémoire et l’enfance, nourrir un univers qu’il faut toujours réinventer.

Photographies

Madeleine Ouellette-Michaslka visite sa famille du Bas-du-Fleuve, la migration de la campagne vers la ville, l’amour et tous les enfermements qu’il faut encore et encore briser pour faire de la place au «je». Tout un pan de l’histoire des femmes du Québec se profile dans cet apprentissage de la liberté et de l’affirmation.
«Un collègue lui dira un jour que son œuvre a parfois l’apparence d’une mise à table, réelle dans certains cas, où tente de se dire la parole manquante. Elle s’en étonnera. Elle croit plutôt qu’elle commence à écrire. Elle croit qu’il lui faudra des années pour accomplir tout ce qu’elle veut faire.» (p.134)
Le lecteur a souvent l’impression de se pencher sur un album de photographies où des disparus l’interpellent. Des enfants aussi devenus des vieillards aux regards effarouchés.
Un roman qui tient de la quête, de la réflexion et de la méditation, qui permet de comprendre pourquoi des écrivains passent une vie à secouer des souvenirs et à les réinventer. Ils scrutent leur enfance, la transforment et l’embellissent pour la garder bien au chaud dans la mémoire collective et individuelle. L’œuvre de Michel Tremblay et de beaucoup d’autres peuvent en témoigner. La vie sociale et individuelle n’est possible qu’avec le passé qui moule le futur. Les sociétés ne peuvent survivre et s’épanouir sans ces racines.

«L’apprentissage» de Madeleine Ouellette-Michalska est publié chez YXZ Éditeur. 

Aucun commentaire:

Publier un commentaire