lundi 30 janvier 2017

Michaël Delisle s’attarde à ses illusions tranquilles

MICHAËL DELISLE REVIENT à la nouvelle dans Le palais de la fatigue, un genre qu’il manie avec dextérité. Il présente ici six textes qui renvoient l’un à l’autre, se bousculent et se complètent d’une certaine façon. Encore là, il s’aventure dans son enfance, n’hésite pas à revenir sur des expériences marquantes. Son histoire m’a particulièrement secoué dans Le Feu de mon père où il esquisse un portrait sans compromis de sa famille. Il s’attarde ici aux ruptures et aux moments qui changent l’existence. Une rencontre, un geste, ou encore une impulsion fait basculer la vie. En 2005, Delisle remportait le prix Adrienne-Choquette avec Le Sort de Fille.

Le titre étonne un peu et a piqué ma curiosité. Michael Delisle s’explique dans sa deuxième nouvelle où il raconte une aventure amoureuse et l’arrivée du narrateur dans le monde de la poésie. Le palais de la fatigue est un point d’acupuncture que sa grande amie Johanne étudie avec enthousiasme et entend pratiquer pour changer la grisaille de sa vie. Ce point serait situé quelque part dans la main droite et permettrait de combattre la fatigue qui frappe un individu à un moment ou un autre. C’est un état qui touche le narrateur et tous les intervenants du recueil.
Les nouvelles de Michaël Delisle permettent aussi de retrouver des personnages à différents moments de leur vie. On peut presque parler d’un roman par nouvelles ou par fragments. Le personnage de la mère s’impose dans les premiers moments, de même que son frère qui cherche une manière de secouer sa vie. Il faut dire que la vie familiale est plutôt étrange et que la mère est imprévisible, pour ne pas dire étonnante.
Elle vit devant son miroir, se maquille pour des hommes qui débarquent et repartent tout aussi rapidement. Une femme qui oublie ses enfants et cherche continuellement à se faire une place. Un personnage pathétique.

Ma mère s’est aperçue de mon déménagement une quinzaine plus tard. Tout en redessinant ses lèvres, elle aurait demandé à mon frère :
— Me semble qu’on ne voit plus ton frère…
— Il ne vit plus ici, m’man.
Elle a levé les yeux de son miroir, l’air d’avoir mal compris. Mon frère m’a rapporté l’anecdote en espérant me culpabiliser, mais je riais trop et il n’a pas insisté. Elle avait troqué son médecin marié contre un mécanicien marié et recevait toujours, sur demande, le millionnaire obèse. Elle passait le plus clair de son temps à se rendre montrable. (p.59)

Johanne échoue à son examen d’acupuncture et renonce à son idéal.
Tout bascule chez les personnages de Delisle. Tous ont du mal à s’arracher au monde de leur enfance et à échapper à leur milieu social. Le frère finira par incarner des figures historiques avec conviction et abandonne femme et enfant pour une Américaine après sa période communiste. La vie broie un peu tout le monde et une forme de désespérance souffle de partout.

DÉSILLUSION

La désillusion coupe les personnages de leurs rêves, les pousse vers des métiers sans grand intérêt. Ils se lèvent le matin et vont au travail, rentrent tôt le soir pour s’occuper des enfants dans une vie de couple terne. Le je narrateur échappe à ce genre de destin par sa relation homosexuelle et l’écriture, du moins pendant un temps. Sa découverte de la sexualité coïncide avec celle de la poésie. Une relation avec un professeur, un poète qui fraye dans l’avant-garde du monde littéraire montréalais. Le garçon se laisse séduire et publie en dressant des listes. La modernité l’exige.

Un jour où je pensais le féliciter pour une de ses trouvailles — dans une de ses plaquettes, on retrouvait le mot osmose orthographié hosmose —, j’ai compris à ses dérobades, puis à son rire nerveux, qu’il ignorait le sens du mot. Mon insistance a fini par l’exaspérer et il a monté le ton : je devais comprendre que les champions de dictée ne faisaient pas nécessairement de bons écrivains. L’ordre et la correction ne rencontraient jamais l’esprit moderne. Il a fini par me traiter de « notaire ». Notaire… Le soufflet m’a dressé et, à partir de là, j’ai applaudi sans commenter. Tout comme j’évitais les phrases dans ma poésie, j’évitais de trouver à redire dans la sienne. (p.60)

Des poètes comme Nicole Brossard et Jean-Paul Daoust se profilent dans cette nouvelle où Delisle se moque de certains diktats littéraires. Nous sommes loin de la poésie existentielle, du besoin de dire pour vivre et respirer. Je l’avoue, c’est à partir de ce mouvement formaliste qui a tourné le dos à la poésie de Miron et Chamberland que j’ai décroché. Je n’arrivais plus à me reconnaître dans ces jeux et ces textes formatés. Il me semble que la poésie est un regard sur soi et l’univers, une manière de respirer et de secouer les normes qui ne cessent de nous assujettir. Je suis demeuré fidèle à mon ami Carol Lebel qui poursuit sa quête dans la plus belle des solitudes. Il faut beaucoup de courage pour tenter de respirer dans les yeux des autres. Ou encore, je reviens à Gilbert Langevin ou Paul-Marie Lapointe. Une flânerie dans leur oeuvre pour prendre plaisir à leurs mots qui gardent leur jeunesse.
Parfois, je me risque dans une nouveauté. Les jeunes poètes devraient lire un peu plus, il me semble. Des mots échappés sur une page, de la prose souvent que l’on échiffe. Charles Sagalane titille ma curiosité en secouant le monde à sa façon. Il y a aussi José Aquelin, François Charron toujours émouvant dans sa désespérance et sa solitude.

SORTIE

J’ai pensé souvent à Paul Auster en lisant Le palais de la fatigue. Le romancier américain aime les trappes qui s’ouvrent sur une autre réalité qui emporte ses personnages et les retient. Comme si la vie offrait des sorties pour échapper au quotidien.
Les croisements chez Michaël Delisle poussent vers une forme de désespérance. Fin d’une liaison amoureuse, désillusion de l’écriture, fatigue des personnages qui abandonnent leurs rêves et leurs espoirs. L’envie de vivre passionnément s’étiole et devient un mauvais souvenir. La vie fait endosser les habits râpés de tout le monde, travailler dans des tâches peu exaltantes.
Autrement dit, après quelques élans, la vie a vite fait de vous pousser dans le rang de la désillusion. Certains se rangent rapidement quand d’autres prennent un peu plus de temps et résistent. Johanne oublie ses rêves et peut-être un amour qui aurait pu s’installer s’il n’y avait eu ce professeur de poésie. Tous finissent par entrer dans la peau d’un personnage et à se nourrir de la fadeur de l’existence.

Il est fascinant de voir que les jeux de rôle vont puiser dans l’âme des joueurs. Ils deviennent solaires, presque altiers. Comme réalisés… …Mon frère est habile. Il vise le ciel avec assurance. Et tout à coup, en le voyant armé, je me demande si cette quête d’idéal dans le bon vieux temps n’est pas un peu parente de son ancienne ferveur pour l’utopie communiste. On dirait le même élan de pureté. (pp. 103-104)

Le narrateur, désabusé, se résigne. La vie ne lui apportera pas les grands bouleversements espérés et encore moins les illuminations. Sa poésie ne cesse de tourner en rond. Il est fasciné par un photographe qui décide de tout arrêter parce que son œuvre est terminée et qu’il ne fera que se répéter dorénavant. Il faut du courage et une terrible lucidité pour agir ainsi. Pour tout dire, j’aime autant ne pas me questionner sur mes manies et aime croire, peut-être bien naïvement, que mes plus beaux textes sont à venir.
J’aime que Michaël Delisle me pousse devant mon reflet dans le miroir et me force à me questionner sur ma vie et mes rêves. L’écrivain vit certainement une période de turbulence et l’écriture le retient par un fil bien mince. Et que faire sinon écrire pour franchir les obstacles quand on a toujours écrit ?

Il a un peu raison. J’avoue que j’ai, de mon côté, de moins en moins d’idées pour écrire. J’ai fini un poème de peine et de misère. Je me sens à la fois essoufflé et pressé. Vieux est le mot que j’évite. Je me sens trop âgé pour les ivresses de l’inspiration. Je n’ai plus le métabolisme qu’il faut pour carburer à ça. Je devrais me mettre aux antidépresseurs et faire des livres pour enfants, comme tout le monde. Et oui, Jogues, j’ai peur d’être rendu, moi aussi, au terme de mon œuvre. Si seulement je pouvais mettre le doigt sur ce qui m’a amené là. (pp.133-134)

Un mot et l’édifice vacille. La vie nous pousse tout doucement avec ses peurs, ses angoisses, ses espoirs déçus et la mort qui surgit toujours trop tôt ou trop tard.
Nouvelles de la désillusion tranquille, de la vie qui finit toujours par décevoir quand elle ne nous étouffe pas, Michaël Delisle vous pousse au bord du précipice. Le palais de la fatigue est peut-être tout simplement la vie qui emporte tout, défait tout pour ne laisser qu’un goût amer sur la langue.

LE PALAIS DE LA FATIGUE de MICHAEL DELISLE est publié CHEZ BORÉAL ÉDITEUR.


PROCHAINE CHRONIQUE : L’imparfaite amitié de MYLÈNE BOUCHARD, parution de LA PEUPLADE.