mardi 9 janvier 2018

AUDRÉE WILHELMY TRAQUE LA BÊTE

AUDRÉE WILHELMY déroute avec Le corps des bêtes, un roman qui se distingue dans la production récente québécoise. L’auteure nous entraîne dans un lieu isolé, en bordure de fleuve et de mer, dans une famille qui survit de la chasse, de la pêche et qui n’a que peu de contacts avec les autres humains. Osip, le second fils, est gardien du phare et surveille les allées et venues des bateaux au large. Nous voici rapidement envoûtés par le monde de l’instinct, de l’animal où les rapports entre les membres de cette famille s’établissent selon un ordre qui surprend et trouble.

J’ai hésité en recevant mon numéro de Lettres québécoises consacré à Audrée Wilhelmy. Les photographies de l’écrivaine en grande fille sauvage qui erre dans la forêt, barbouillée de terre, avec des coulisses sur les cuisses qui évoquent le sang m’ont fait hésiter. Qui était cette écrivaine qui s’exhibait ainsi ? Je n’aime guère les mises en scène, les jeux où un auteur devient un personnage qui fait oublier ses œuvres de fiction. Et puis j’ai lu le dossier et j’ai été attiré par l’univers et les propos de madame Wilhelmy.
Je me suis donc procuré Le corps des bêtes (son éditeur ne m’envoie à peu près jamais ses nouveautés) et j’ai basculé dans un monde que peu d’écrivains fréquentent dans notre littérature. Un territoire sauvage, d’instincts où les hommes et les femmes obéissent à des pulsions que la société cherche à contrôler. Le monde du Torrent d’Anne Hébert si l’on veut, mais en plus violent, en plus animal. Ici, le corps s’impose et guide tous les gestes. La nature se fait oppressante et dure, devient une présence qui peut broyer tous les êtres vivants.
Une petite fille au début du roman abandonne son corps, se glisse pour ainsi dire dans les bêtes pour les sentir dans leur état d’être pulsant. Elle fusionne avec les oiseaux et suit le héron, les oies blanches et bascule dans un état second quand elle entre en osmose avec le corps des bêtes qui surgissent dans son environnement selon les jours.

Mie le fait encore. Elle chiffonne son esprit, elle imagine qu’elle tire une ficelle et qu’alors il sort par son oreille, il chatoie devant elle, malléable comme une retaille de tissu, elle le roule serré et glisse dans un autre cerveau, celui du poisson qui va périr, celui d’une fourmi ou de l’un des très grands cerfs qui brament à l’orée de la forêt. (p.11)

Ce texte m’a fait me souvenir de ma lecture de Sa Majesté des mouches de William Golding ou Rouge la chair de Dynah Psyché où j’ai dû plonger dans un univers sauvage qui fait perdre toutes ses références. Des enfants y redeviennent des animaux en se comportant comme eux et peuvent devenir très dangereux.

CLAN

Le père est mort en mer avec deux de ses fils lors d’une expédition de pêche. La grand-mère s’occupe des petits et Noé, la femme de Sevastian-Benedikt, vit dans une cabane tout près du phare, chasse et pêche, exécute mille travaux pour traverser les saisons et combler certains besoins. Les enfants vivent à l’état sauvage. L’aîné disparaît souvent dans la forêt pour revenir avec les bêtes qu’il traque. C’est ainsi qu’il est rentré de l’une de ces expéditions avec cette femme qui vit un peu en marge de la tribu et que l’on nomme l’étrangère.  

Depuis la lanterne, Osip étudie la géographie de l’étrangère. Il s’arme de la longue-vue et suit ses promenades le long des grandes lagunes qui bordent la tour. La femme lui échappe. Ses déplacements n’ont aucun sens, elle se dénude sans pudeur, roule dans la mer, y plonge la tête et émerge loin vers le large. Elle est toujours en mouvement, elle sait dépecer et chasser, elle pêche avec des branches qu’elle aiguise, grille les poissons sur des feux de cocottes ; elle habite seule la maisonnette moisie, percée, elle refuse de s’installer dans la chambre du phare ; elle reste dans le taudis, mobile, muette. (p.35)

Osip ne quitte jamais le phare et surveille les bateaux au large, guette surtout les agissements de Noé qui vit librement sans se soucier des autres. Les jours passent avec nombre de tragédies, d’aventures, de péripéties. Les saisons aussi.
Sevastian-Benedikt prend Noé sauvagement et Osip attend son tour. Noé la femme forte, la sensualité première, le corps-mère, pense fuir et abandonner cette tribu qui la tue dans son âme, mais sa tentative échoue. La sexualité obsède tout le monde dans ce coin perdu.

Avalée par le matelas creux du phare, Mie se répète pour se calmer qu’elle préfère son oncle à son père, qui prend Noé d’un coup en troussant ses jupes, en la plaquant contre les murs, contre un arbre ou sur le sol. Sevastian-Benedikt saille comme les cerfs ou les canards, sans préambule, d’un coup sec, puis il se redresse et retourne à sa forêt. Noé reste là, par terre ou appuyée sur la façade de la cabane ; ses coudes sont éraflés, elles les nettoie avec sa langue, elle replace ses robes, décolle les mèches sur son visage, enlève le sable sur ses joues. (p.43)

L’impression de me retrouver dans une meute de loups avec le mâle Alpha, le fils aîné qui domine. Le chasseur, l’homme de la forêt « devient un géant massif, aux genoux, aux coudes verts » impose sa loi et tous baissent la tête.

Qu’est-ce qu’il va pouvoir dire ? Qu’est-ce que Noé a révélé ? Il craint la colère de son frère ou ses railleries, il voudrait se justifier - c’est elle qui a tiré le drap j’étais près de la cabane elle s’est donnée à moi -, mais Sevastian, lorsqu’il arrive à sa hauteur, ne le regarde même pas ; il le contourne, il s’avance vers l’orée, le piège prend sur son dos, on dirait la gueule ouverte d’un grand poisson. Il s’arrête seulement quand Osip trouve le courage de prononcer son nom. Il a déjà à moitié disparu dans les arbres, les feuilles dessinent des ombres vivantes sur son visage. Il dit « Après moi tu peux », puis il se retourne et s’enfonce dans le sous-bois ; la forêt le mange entièrement. (p.71)

Et Mie veut savoir dans sa chair, comment un homme et une femme se rencontrent, s’évadent peut être comme elle l’a toujours fait avec les bêtes. Elle veut vivre la sexualité même si elle n’est encore qu’une fillette.

SOCIÉTÉ

Chacun connaît sa place dans la meute et personne ne songe à supplanter l’autre. Les frères se partagent le territoire. Sevastian-Benedikt est chasseur, carnassier, le plus fort et s’impose en rapportant des bêtes et de la viande. Osip est aérien et surveille les allées et venues des bateaux sur le fleuve, rêve parfois de partir avec les oiseaux, mais reste hypnotisé par Noé qui s’enferme dans sa cabane pour dessiner sur les murs en créant une fresque qui évoque les dessins sur les parois des cavernes. Elle raconte sa vie dans ses images et s’approprie un monde qui lui échappe. Ses contes aussi parce qu’elle est celle qui possède la parole et permet un certain lien avec le passé. Un univers où il faut abandonner ses raisonnements et suivre un souffle puissant.
Les hommes et les femmes chez Wilhelmy ne vivent pas dans une société policée où chacun tient son rôle parce que la norme le veut ainsi comme l’écrit Nicole Houde. Ils sont possédés par une force animale, cèdent à leurs pulsions et leurs désirs. Le mâle dominant s’accouple avec la femme dominante et les autres s’ajustent dans une hiérarchie complexe. Tout tourne autour de Noé, la porteuse de secrets, d’histoires, celle qui connaît les vertus des plantes qui guérissent, permet aux hommes d’être des hommes. Pas étonnant que Mie rêve d’être reconnue par son oncle, d’être dans l’œil d’un autre pour exister comme sa mère et trouver sa place dans le clan.
Je me suis rappelé la sauvagerie des romans de Sylvie Germain, surtout dans ses débuts, où la nature était un personnage qui poussait ses héros dans des gestes irrationnels et dangereux. Audrée Wilhelmy s’avance dans des zones où les tabous comme l’inceste tombent. La loi du plus fort s'impose et fait foi de tout.
L’écriture fait ressentir ce désir, le malaise, permet aussi de glisser entre le concret et le fantasme. Le réel et l’imaginaire se mélangent souvent dans ce monde de pulsions. Il n’y a plus de frontières entre l’imaginé et le réel. L’animal se réveille en nous, celui que l’on tente de dompter dans nos sociétés aseptisées. L’écrivaine palpe, touche, déchire, saigne, sent, respire la terre, l’eau, la sueur des corps et la saleté.
Le corps des bêtes est une aventure qui nous happe par tous nos sens et toutes les surfaces du corps. L’esprit doit répondre à des pulsions où toutes les frontières peuvent s’abolir. Étrangement envoûtant et d’une présence sensuelle assez remarquable. Un roman qui échappe à toutes les normes et c'est tant mieux.


LE CORPS DES BÊTES d’AUDRÉE WILHELMY, une publication des ÉDITIONS LEMÉAC.