mardi 3 avril 2018

MUSTAPHA FAHMI NOUS QUESTIONNE


MUSTAPHA FAHMI nous offre un véritable cocktail de réflexions dans La leçon de Rosalinde, un essai paru récemment à La Peuplade. Un titre qui vient de la comédie de William Shakespeare : Comme il vous plaira. Rosalinde entend bien éduquer Orlando, son amoureux, avant de l’épouser. « L’amour est un jeu, mais un jeu que l’on doit jouer avec sincérité, et l’imagination est le seul lieu où il peut se développer. » C’est ce que nous propose cet enseignant spécialiste de Shakespeare : faire réfléchir et nous questionner sur la grande aventure de vivre en société et surtout, comment amorcer un dialogue avec les autres pour se transformer peut-être.

Mustapha Fahmi, dans cet éventail de textes qui tourne autour de la littérature, cette mal-aimée de notre époque, nous convie à « un jeu de la vérité ». Une belle manière de soupeser certaines vérités et de débusquer bien des mensonges, d’observer les dérives de notre époque, de se demander pourquoi il est encore si important de fréquenter les grands textes, de s’approcher de certains personnages de Shakespeare qui demeurent des contemporains par leur façon de questionner leur milieu et leur vie.
J’aime quand on secoue des certitudes que nous répétons souvent sans y penser, des propos qui masquent une réalité que nous n’aimons pas trop voir. C’est peut-être le rôle du maître que de secouer les bonnes questions, que de s’attarder à une époque qui n’a jamais été autant corsetée malgré toutes les outrances et les fausses vérités que les médias et les réseaux sociaux ne cessent de ressasser. On peut toujours se rassurer en réitérant que c’est là l’espace de la plus grande liberté, mais est-ce que cela nous donne la permission de dire tout ce qui nous passe par la tête sans jamais prendre la peine d’écouter l’autre ? Parce que pour le professeur de l’Université du Québec à Chicoutimi, dialoguer demande une écoute qui permet de forger sa pensée et d’aller à la rencontre de l’autre. Mustapha Fahmi le répète avec justesse et travaille à la verticale afin de parler-vrai. Ses textes permettent des arrêts, des silences qui secouent nos convictions et peut-être nous donnent un autre regard. J’aime ces propos qui font du bien à l’intelligence. C’est ce à quoi s’attarde la belle Rosalinde en secouant son Orlando pour lui donner un autre regard par le jeu et l’imagination, pour vivre un amour qui ne cesse de se renouveler et éviter ainsi de sombrer dans les habitudes.

AVENTURE

Mustapha Fahmi tourne autour de personnages de fictions qui sont connus, autant que certains hommes et femmes politiques. Surtout, il tient compte de l’autre, ce que nous oublions volontiers dans cette ère des communications. Nous pensons à tort, depuis l’invention des médias de masse, que la communication consiste à mitrailler l’autre avec nos propos, de l’empêcher de parler et de s’exprimer. Un genre de parole qui tient de la propagande et élimine toute réflexion. Une sorte d’intoxication qui nous plonge rapidement dans la plus terrible des cacophonies.
Le professeur amorce le dialogue avec son lecteur (un peu comme Socrate a pu le faire à son époque) où l’un et l’autre deviennent des égaux dans une véritable quête de vérité. Une manière de faire que nous ne pratiquons plus ou que nous avons oublié depuis que « certains spécialistes de la communication » veulent nous réduire à l’état de consommateur, de client, de bénéficiaire ou d’usager.

Plus personne ne pense à se taire de nos jours. Pourtant, la sagesse est dans le silence. Et, très souvent, l’impact d’un mot dépend de la qualité du silence qui l’entoure. On peut partager des mots avec n’importe qui, même avec un ennemi. Le silence en revanche, on ne le partage qu’avec les personnes qu’on aime. (p.13)

L’enseignant en profite pour renouveler sa foi envers les grandes œuvres et la littérature, pour s’attarder à son rôle dans une société qui se dit moderne et de l’autre côté même de la modernité.
La pensée écrite est essentielle, vitale et permet de soupeser les croyances de nos contemporains, de s’arracher à la course du temps pour explorer encore et encore des œuvres qui ne cessent de scruter la grande aventure humaine. Ce que nous oublions la plupart du temps dans un univers de consommation et de gaspillage, de guerres et de croyances meurtrières où nous détruisons la planète avec une férocité rarement vue dans l’histoire humaine.

Cependant, si les dons sont tous des dettes déguisées qu’il faut payer tôt ou tard, qu’en est-il des dons du passé ; notre héritage littéraire, artistique et architectural, par exemple ? Et que dire de notre patrimoine naturel : nos forêts, nos rivières et nos lacs ? Il n’y a qu’une seule façon, en fait, de retourner le don du passé : c’est en le transmettant aux générations futures en bon état. Ce n’est pas faire preuve de générosité envers l’avenir, c’est plutôt une obligation morale envers le passé. (p.31)

Une société qui tourne le dos à ses grands écrivains, aux textes qui portent la réflexion, se condamne à disparaître rapidement. Nous touchons l’âme et l’esprit et inutile de dire que Mustapha Fahmi m’a rassuré dans ma vie de lecteur et d’écrivain, sur ces rencontres avec ceux et celles qui secouent mes silences et permettent souvent de jongler avec deux ou trois questions qui ne trouveront jamais de réponses.
 
LES MAÎTRES

Bien sûr, le spécialiste shakespearien s’attarde à son écrivain favori, renouvelle sa foi en ces tirades qui restent percutantes. Particulièrement chez certains personnages du dramaturge élisabéthain qui choisissent la marge dans leur société pour comprendre leur rôle, leur vie et surtout devenir conscients des autres et de leur époque.

Mais le secret d’une vie bonne ne réside-t-il pas dans la capacité de traiter les choses et les personnes justement comme on traite la littérature, c’est-à-dire en tant que fins en elles-mêmes, au lieu de les réduire constamment à des moyens, à des outils ? On peut dire également que c’est l’inutilité de la littérature qui en fait sa force et sa gloire. Une chose utile est susceptible de perdre toute sa valeur au moment où elle perd son utilité aux yeux de ceux qui s’en servent ; une chose inutile, en revanche, une fois adoptée, elle l’est pour toujours. Si les romans de Jane Austen, par exemple, avaient été aussi utiles que la machine à vapeur, inventée à la même période, le progrès les aurait déjà remplacés par d’autres romans, plus « avancés » et plus « utiles ».  (p.88)

Monsieur Fahmi en profite pour réaffirmer le rôle traditionnel de l’université et questionne ce qu’elle est devenue dans une société où tout se calcule à l’aune des pertes et des profits. Adopter un point de vue mercantile en éducation et à l’université, c’est vouloir réduire l’institution d’enseignement à un supermarché où l’on offre des produits dilués. L’université doit élever, permettre la réflexion, secouer toutes les fausses vérités, amorcer un dialogue qui démêle le vrai du faux. Surtout arriver à surprendre l’autre dans son être, à l’écouter et à progresser dans une réflexion, une pensée nouvelle peut-être qui aide à mieux respirer.

Le passage résume aussi en quelque sorte l’histoire de l’université moderne en Occident. Qu’elle soit le lieu de la raison, comme le concevait Kant au XVIIIe siècle, ou le lieu de la culture, comme l’imaginaient les idéalistes du XIXe, ou encore le lieu de l’excellence et de la performance comme veulent nous le faire croire les bureaucrates de notre époque, l’idée de l’université a toujours été liée à celle de la liberté : la liberté de penser, de créer, de critiquer. Une critique affirmative, bien entendu, qui va au-delà de la plainte ou de l’indignation, qui va au-delà même de l’opposition. Car aussi légitime soit-elle, l’opposition demeure une composante essentielle du pouvoir. Et une opposition systématique ne fait en fin de compter que consolider le pouvoir qu’elle cherche à subvertir. (p.101)

J’ai eu la chance d’entendre Mustapha Fahmi parler de William Shakespeare et ce professeur peut devenir un conférencier redoutable. Il secoue les tourments qui hantent les personnages du grand dramaturge, nous entraîne dans le monde de Roméo et Juliette, nous bouscule gentiment pour élever et changer notre pensée. Mustapha Fahmi fait côtoyer des personnages qui traquent un idéal, une poésie qui échappe aux clichés et à la norme que tous les personnages de Nicole Houde tentent de repousser dans son œuvre souvent bouleversante.
La leçon de Rosalinde est une profession de foi en cette parole qui échappe aux carcans du « langage de propagande ». C’est bien d’entendre de tels propos quand on parle de « facts news », de ces fausses nouvelles, de ces mensonges qui encombrent nos médias et qui ne servent qu’à cultiver le cynisme et augmenter le pouvoir des manipulateurs.
Parler juste, c’est toujours avoir conscience de l’autre tout en bousculant des certitudes, se mettre en danger d’une certaine façon. C’est s’avancer vers la conscience de soi et des autres, tenter de penser l’état du monde et de ne jamais fuir ses responsabilités.

La littérature nous permet de révéler ce que nous n’osons pas exprimer dans la vie de chaque jour. C’est notre seul accès à la vérité. (p.130)

Mustapha Fahmi nous convoque au silence et à la méditation, exige d’aller vers l’autre pour se mettre en état d’écoute en fréquentant des textes qui ne cessent de nous bousculer.
Il faut parcourir La leçon de Rosalinde en prenant son temps, comme pendant une promenade dans un parc où les arrêts sont plus nécessaires que les distances à parcourir. Il ne faut surtout pas hésiter à flâner sur une page pour étudier la direction que l’auteur propose. Un livre qui demande de s’asseoir entre deux gestes pour prendre conscience de ce que nous sommes en train de faire et de dire. La réflexion aime les hésitations et les zigzags, les questions qui laissent avec une question. Tout change, tout bouge et la pensée qui stagne est une pensée qui se meurt. Mustapha Fahmi nous le rappelle bellement dans ce livre précieux qui va m’accompagner longtemps.


LA LEÇON DE ROSALINDE de MUSTAPHA FAHMI est une publication des Éditions LA PEUPLADE.


http://lapeuplade.com/livres/la-lecon-de-rosalinde/