mercredi 3 décembre 2014

Lori Saint-Martin se fait redoutable


L’écriture exploratoire, même si elle se fait discrète et ne fait guère courir les foules dans les salons du livre, existe. Quelques écrivains se permettent d’ouvrir des portes et de secouer les formes conventionnelles du récit. Lori Saint-Martin, dans Mathématiques intimes, choisit des thèmes comme un musicien le fait quand il s’abandonne aux vertiges de l’improvisation. Des textes brefs où elle retrouve ses préoccupations, les nœuds qui constituent son oeuvre. Elle m’a fait songer à Keith Jarret qui, seul au piano, crée un environnement sonore unique.

Lori Saint-Martin aborde des sujets neutres de prime abord, comme si elle travaillait à la manière des peintres anciens qui devaient reproduire des objets familiers ou encore certains aliments. Fruits, maison, princesses et grenouilles, haines, mères… Treize bornes, treize points de départ pour tout dire en triant ses mots. Tout est balisé et c’est ce qui a étonné et dérouté le lecteur que je suis. J’avoue n’avoir jamais tellement aimé les contraintes pour écrire. Je fais plutôt confiance au sujet et c’est lui qui impose son espace. Certains collectifs, je pense à la revue XYZ, ont exploré cette approche en réduisant l’expression à quelques lignes. Les résultats étaient surtout révélateurs de l’imaginaire des participants. Pour l’innovation ou les surprises d’écriture, le rendez-vous était un peu raté. Lori Saint-Martin ne triture guère la langue française dans ses textes. C’est pourtant drôlement efficace.

Mon amant ne connaît pas ma langue, mais je connais la sienne. Il a essayé, pour moi dit-il, de s’y mettre. Peine perdue, il massacre chaque syllabe, même celles de mon nom. Il a changé mon nom, l’a absorbé dans sa langue. Il m’a absorbée, changée. (p.7)

Tout ce drame en si peu de mots. Ça m’a coupé le souffle, comme si quelqu’un m’entrait une lame entre les côtes.
Comment camper des personnages avec si peu de moyens ? Comment pousser l’action et la faire ressentir ? L’écrivaine s’impose dans ce jeu minimaliste et plaque le lecteur contre le mur. Elle réussit souvent à nous étourdir d’un direct au menton.

Alors j’achète un bidon d’essence et je le vide sur sa couverture grise et sur ses cheveux comme des serpents gris puis, l’allumette chaude encore à la main, je me mets à courir en riant à l’idée d’être enfin débarrassé d’elle. (p.31)

C’est un peu affolant, j’avoue.

Couple

Madame Saint-Martin aime les amants qui se retrouvent dans une chambre ou un café. Ils échangent quelques mots, les corps se toisent et s’apprivoisent. Après, ils repartent dans leur autre vie sans se retourner. Personne ne se livre dans ces rencontres. Il y a les regards, des silences qui déstabilisent. Jamais de cris ou d’esclandres. Nous ne sommes pas à l’opéra. Les ruptures surviennent dans un battement de paupière ou un signe de la main. Le monde de Lori Saint-Martin est fragile comme les ailes d’un papillon. Il suffit d’un souffle, d’un regard pour que tout s’effrite.

Son nouveau-né dans les bras, elle monte, morte de peur. Et si  sans le vouloir, bien sûr  elle se penchait sur la cage d’escalier, tendait les bras, les ouvrait ? Elle voit la scène se dérouler, frémit et ferme les yeux, serre le petit paquet contre elle. Elle seule crierait, lui n’aurait pas le temps, ne saurait pas. Il a dix ans, vingt, et elle paraît une enfant à côté de lui si grand, si fort, une enfant fripée qui ne desserrerait son étreinte pour rien au monde, qui a oublié comment on fait. (p18)

Il faut une grande maîtrise de l’écriture pour réussir ces petits tableaux qui ne s’étiolent jamais.

La vie

J’ai dû aller et revenir souvent sur une phrase pour saisir le drame, retrouver l’endroit précis où une trappe s’ouvre et avale le personnage. Peut-être que la vie veut cela. Il faut jouer, faire semblant, tricher pour survivre dans une société où les esclandres sont des signes de faiblesse. Il faut aller et sourire même quand on a l’âme en lambeaux et que chaque mouvement vous arrache un cri. L’écrivaine montre la fragilité des êtres à qui on demande de porter des armures et d’être des héros qui ne reculent jamais. Il y a le geste, la folie qui fait tout basculer et la fascination peut-être de la mort, la fuite qui arrête tout et ne règle rien.

Ses nuits à présent sont délicieuses. Son mari dort et elle rêve du jour prochain où justice sera rendue. Elle caresse à cœur de nuit une pensée, bonne comme le sommeil, la beauté de l’inévitable à tourner et à retourner, oui, une pensée meilleure que le sommeil, mille fois meilleure que l’amour : cette certitude qu’elle a de lui survivre. (p. 37)

La cruauté de ces esquisses fait frissonner.
Et encore plus étonnant, les questions qui attirent l’écrivaine sont là. Elle ne trahit jamais son univers pour le plaisir de s’amuser. Madame Saint-Martin revient sur les énigmes abordées dans son roman Les portes closes. Le couple, l’amour et aussi les mensonges qui tapissent le quotidien, les trahisons que l’on ignore par crainte ou lâcheté. L’homme et la femme se surveillent du coin de l’œil, retiennent leurs souffles, détournent le regard pour que rien ne change. Même le meurtre s’impose dans un geste de tendresse presque, sans les grands soubresauts que l’on nous plaît à reprendre indéfiniment au cinéma.

Le jour où ma mère est morte, avant de monter dans l’avion, je me suis acheté une robe à fleurs. (p.50)

Lori Saint-Martin, malgré son apparente neutralité, frappe fort. Rien de tendre ou de neutre. Tout bouillonne à l’intérieur de la vie cruelle, impitoyable et les gens se libèrent dans un sourire qui donne des frissons dans le dos. C’est peut-être l’époque qui veut ça. Autant de récits qui deviennent des grenades qui peuvent exploser d’un moment à l’autre.
Mathématiques intimes se lit comme des haïkus, en revenant souvent sur ses pas, pour que les mots se déposent. Sans ces arrêts, le risque est grand de tout rater. Cette écrivaine est redoutable. Quelques mots et nous sommes au bord du précipice, devant le plus horrible des drames. Toujours dans un extraordinaire dépouillement, une neutralité, une certaine froideur je dirais qui dérange.

Saint-Martin Lori, Mathématiques intimes, Québec, Éditions L’instant même, 98 pages, 14,95 $. 

mercredi 26 novembre 2014

L’art impossible de devenir orphelin


La mort laisse un vide qu’il faut combler en s’accrochant de tout son être. La disparition d’une mère est vécue comme une onde de choc, une perte d’être qui change son regard sur les humains et les choses. Il y a le temps d’avant et celui d’après. Des récits émouvants ont paru récemment sur ce sujet avec Francine Noël et Robert Lalonde, des témoignages qui mettent des mots où il n’y a que des hésitations. Louise Dupré a perdu sa mère le 30 décembre 2011. Une fin prévisible puisque celle-ci approchait l’âge vénérable des cent ans.

Louise Dupré savait que ce n’était qu’une question d’heures. Sa famille se succédait dans la chambre, pour accompagner, manifester sa présence. Mais comment suivre quelqu’un qui va vers la mort ? Être là, tenir une main, murmurer pour la retenir peut-être, l’empêcher de partir. Quelle terrible sensation que de vivre un chagrin incommensurable, d’être réduit à l’état de regard, de témoin !
Il y a des années, j’étais devant ma mère Aline, dans une chambre. Nous savions que la fin était là depuis des jours et pourtant en ce matin de juin, devant son corps tout chaud, ma vie basculait. Ma famille perdait son ancrage et j’ai eu l’impression de partir à la dérive sur le grand lac Saint-Jean que l’on pouvait voir par la fenêtre.

Rester seule près d’elle pour l’éternité. Je ne pleure plus, je suis dans la stupeur. Ce n’est pas l’absence, ma mère est là, bien présente dans cette mort que j’ai appelée toute la soirée. L’absence, elle s’installera peu à peu, sournoisement, quand le corps de ma mère me sera enlevé. Je m’y attends. (p.15)

Et après il y a les funérailles, les rencontres, un appartement à vider, des choses à se partager. Tous les gestes deviennent un arrêt sur sa vie, un silence qui étouffe, des souvenirs qui bousculent. Comme si la famille s’éparpillait et que vous restiez sur une île avec un corps trop grand.
Louise Dupré réalise en ce mois de décembre que ce qui a été ne sera plus jamais. « Je la regarde dans son lit, blanche, aussi blanche que le drap. » La mère repose, le corps libéré du poids de ce qui a fait ses jours. Je pense à ma mère, son visage lisse. Jamais elle n’avait été aussi présente, aussi calme. Nous avions l’impression qu’elle pouvait sourire comme elle seule savait le faire et se lancer dans une histoire interminable. Morte et terriblement là. Comme si le temps s’étirait et s’effilochait. Nous étions redevenus des enfants effarouchés.


Deuil

L’incinération, la mort comme une transaction, un code d’accès. Les rites de passage ne sont plus que des histoires ! Un moment et après, la spirale des jours nous rejette dans toutes les précipitations et les courses. Parfois aussi, comme chez Louise Dupré, vous avez l’impression de ne plus avoir le pas, de respirer dans une incertitude qui vous retient du matin au soir. Comme si vous étiez à côté de vous. Autrefois, on portail le deuil comme un fardeau pour accepter une disparition. Maintenant, tout va tellement vite.
Que peut faire une écrivaine sinon écrire ? « L’écriture me résiste, jamais elle ne m’a autant résisté. » Et tout revient. Une existence se termine, mais une vie reste comme les pages d’un roman avec le commencement et sa fin. Une histoire s’impose, la sienne, et celle de sa famille. Elle repense à ces grands-parents qu’elle adorait, des moments qu’elle pensait avoir oubliés. Comme si elle pouvait faire des bonds dans le temps et l’espace. Toutes ces images qu’elle a négligées avec ses affolements, ses obligations d’enseignante et d’écrivaine.
Qui était cette femme si curieuse du monde ? Des regrets, la culpabilité ? A-t-elle été une bonne fille pour celle qui a vécu la grande crise économique du siècle dernier, a tout fait pour ses enfants ? Louise Dupré arpente ce territoire qui lui a permis de devenir ce qu’elle est. Se pourrait-il que la fille ait mal vue, mal écoutée cette femme farouche de son indépendance et de son autonomie. La vie est si oublieuse quand on se laisse bousculer par toutes les invitations possibles. Se pourrait-il que la mère soit comme un double ou un reflet d’elle ?

Je vois surgir le mot fin devant mes yeux et j’ai soudain l’impression d’être une actrice en noir et blanc qui s’apprête à abandonner pour toujours la terre où elle est née. (p.102)

Album

Louise Dupré brosse de courts portraits, comme si elle s’attardait à décrire des photos pour mettre des noms sur des visages, des lieux, des espaces, des moments qu’elle pensait disparus à jamais. La mère est là dans sa joie de vivante, sa jeunesse et sa beauté de femme. La fille retrouve l’amoureuse, la volontaire qui ne se laissait jamais abattre, celle qui ne pensait qu’à ses enfants et ses petits-enfants, la femme fière, celle qui aurait pu marquer son époque si elle avait eu la chance d’étudier comme sa fille. Qui est cette femme si lointaine et si proche ? Qui suis-je devant ma mère ?
L’écrivaine défait des nœuds et je dois l’avouer, elle m’a souvent remué. Nous sommes si maladroits devant la mort, ces êtres qui s’éloignent, ces vies qui emportent quelque chose de nous. Des mots, encore des mots, mais est-ce utile quand le père et la mère ne sont plus là pour les entendre ?
Quel magnifique hommage à une femme unique comme toutes les mères le sont certainement. La mère retrouve toute sa force dans le récit de Louise Dupré, comme dans les confidences de Robert Lalonde, Francine Noël et Marcel Moussette qui s’est attardé devant l’album familial.
Un livre que j’ai lu et relu pour tout ce que cela remuait en moi, tout ce qui reste quand la mère s’éloigne sans se retourner. Une belle manière de retrouver qui nous sommes et d’où nous venons. La mort d’un parent vous laisse seul, dans l’état d’adulte. C’est peut-être cela la perte terrible. Vous ne serez plus jamais l’enfant de quelqu’un.

Dupré Louise, L’album multicolore, Montréal, Éditions Héliotrope, 2014, 276 pages, 24,95 $.

samedi 15 novembre 2014

Partir nez au vent pour découvrir l’Amérique

En 2010, alors que l’hiver s’installe au Québec, Daniel Canty part sur les routes des États-Unis dans un camion qui ressemble à un capteur solaire. Ils vont là où les vents les poussent, rencontrent des gens, découvrent une géographie, l’histoire de maintenant et un passé moins récent. Tout cela en s’abandonnant aux éléments qui les retiennent et les ramènent, les font tourner en rond comme on le fait toujours dans la vie. Une aventure qui nous entraîne dans un monde familier et étrange.


Chicago, sur les rives du lac Michigan. On dit que c’est la ville des vents, le lieu idéal pour rencontrer cet étrange guide. On pourrait penser que les glissements de l’air vont les pousser irrémédiablement vers le Sud. Ce serait mal connaître les humeurs du ciel et les souffles qui traversent le continent.
Daniel Canty et Patrick se retrouvent sur des petites routes, dérivent comme on le faisait peut-être autrefois quand on levait les voiles pour plonger dans l’inconnu. Les champs abandonnés et des villages qui se recroquevillent pour garder un peu de chaleur, des noms comme des bornes qui marquent le territoire. Les vents vont dans une direction, se calment et les forcent à revenir sur leurs pas. La vie est ainsi faite. Les rafales ignorent la ligne droite que nous prisons tellement dans notre modernité. Et il y a parfois un souffle qu’il faut deviner, une respiration qui hésite dans le matin.

Partir au vent. S’abandonner à des forces qui me dépassent. Obéir à une raison que la raison ignore. Je sais. Je sais. Mais je suis d’un naturel anxieux et je tente de m’informer. (p.11)

Sortir à l’aube pour connaître la direction que l’on va prendre. Le premier geste que mon père faisait il n’y a pas si longtemps avant d’amorcer sa journée. Le ciel lui disait qu’il pouvait engranger les récoltes ou labourer la terre.

Étrange

Les gens qu’ils croisent ne comprennent pas. Il faut une raison pour partir, un but, une explication. Qui prend la route comme ça sans savoir où il va coucher le soir ? Et puis ils finissent par hausser les épaules. Ce sont des artistes, des chasseurs de courants d’air, des gens de la télévision qui traquent les tornades pour les emprisonner dans leurs images. La gratuité, le plaisir de bouger, de rêver ne trouvent plus sa place dans notre époque frénétique.
Daniel Canty médite et observe pendant que son compagnon tient le volant. Les maisons impressionnantes des origines ont perdu leur lustre. La décrépitude frappe l’Amérique d’Obama. Il y a eu pourtant un tel désir de changer le monde en ces terres où des nomades rêvaient depuis des milliers d’années en suivant les troupeaux ; tant d’utopies qui se sont effilochées dans le matérialisme aveugle. L’impression de fracturer l’histoire, de remonter le temps. Des noms surgissent, des écrivains qui ont marqué leur époque et certains lieux. Ils s’attardent devant la maison où Ernest Hemingway a vécu son enfance. Ces premières années qui expliquent tout et rien. L’errance que vit Canty n’est peut-être qu’un long retour sur soi pour tenter de savoir d’où l’on vient et qui l’on est.

J’ai grandi dans deux endroits à la fois : à Lachine et dans cet ailleurs que j’imaginais, à l’intérieur de Lachine. Nous perdons en grandissant la conviction des possibles. Parfois, un passage s’éclaire, devant nos yeux, derrière une porte que nous ne franchirons jamais plus. Devant la maison d’Ernest, qui ressemble tant à celle d’Emmanuel, je me suis rappelé mes vigies à l’extrémité de la 47e Avenue. Je ne serai jamais né, ne vivrai jamais à sa place, à Wrightlandia. (p.144)

Époque

Daniel Canty, grâce à sa grande curiosité, raconte l’histoire de ces petites agglomérations, fait connaître des personnages qui ont marqué leur époque. Nous voici dans une dérive qui est peut-être celle de notre temps, le rêve qui a fait naître le Nouveau Monde et qui claudique maintenant. Le monde a été enfermé dans des boîtes magiques.
Dans les bars, les restaurants, les hôtels, des écrans tapissent les murs. Le rêve prend les dimensions d’un match de football qui fait oublier les peurs et les angoisses. Tout semble à l’abandon, comme si  les campagnes avaient été désertées. Le pays vacille sous le poids d’une économie qui se déglingue. Partout, les gens attendent une nouvelle illusion qui leur permettra de répéter les mêmes bêtises, de secouer des miracles qui mettent la planète en danger. Des rencontres étonnantes, des résistants, des rêveurs qui n’acceptent pas le rêve virtuel qui anesthésie le cerveau. Une Julie veut soigner le corps et l’esprit, croit encore aux contacts humains et à la parole. Une présence qui séduit les voyageurs et allume une petite flamme.

Dérive

Daniel Canty confronte nos manies et nos obsessions. Le vent le prend par la main et lui montre les gâchis d’une civilisation qui a tourné le dos à la nature. Partout les mêmes chambres, les mêmes décors, des draps, des fenêtres scellées comme des cryptes pour couper tout contact avec la vie, partout les mêmes cheeseburgers. L’impression de voyager en ne changeant jamais de lieux. Tout est partout pareil aux États-Unis. Ne savons-nous que nous répéter jusqu’à épuisement ? Cela m’a rappelé un voyage en Californie où nous dormions toujours dans une même chambre, un même motel. Toujours à la même place et ailleurs.
Portrait de la société américaine qui a oublié ses rêves. La vie se recroqueville dans un match de baseball, un téléphone qui emprisonne l’intelligence, des jeux qui anesthésient.
Il n’y a plus de terres à découvrir sur notre planète Terre. Il reste peut-être à partir pour constater ce que nous avons fait en pensant réinventer la vie. Un livre original, étrange et formidablement puissant. Il nous ramène à soi, à ses habitudes, à des certitudes qui permettent toutes les dérives.
Une seule restriction. Les annotations et les traductions sont quasi illisibles. Ces apartés sont essentiels au récit pourtant, témoignent bien de cette aventure où il faut s’ouvrir l’esprit et se dire que tout arrive quand on ne décide de rien.

Canty Daniel, Les États-Unis du vent, Chicoutimi, Éditions La Peuplade, 2014, 288 pages, 24,95 $.

vendredi 17 octobre 2014

Hervé Bouchard est un prestidigitateur

Hervé Bouchard lors de la lecture publique de Numéro six
En ouvrant Numéro six d’Hervé Bouchard, je n’ai pu que fermer les yeux, l’imaginer sur la scène et entendre sa voix. La lecture publique d’une version de ce texte, réalisée en 2013 par l’auteur, m’avait plongé dans un monde familier et pourtant tellement étrange. Un garçon franchit toutes les étapes au hockey, de l’apprentissage du patin jusqu’au jeu dans une équipe reconnue. Hervé Bouchard, en grand sorcier qu’il est, nous étourdissait pour mieux nous tenir en haleine. Cette lecture devenait une performance physique, autant pour l’auteur que le spectateur. L’impression d’être bombardé de mots pendant deux heures, d’être attaqué par des essaims de guêpes qui viennent de partout.

Comment lire ce texte sans entendre sa façon inimitable de dire ? Je le vois au milieu des bandes de papier qui le cernaient. Il récitait de mémoire parfois, mais revenait toujours à ce texte sans fin pour s’accrocher à une réalité fuyante. Lecteur et auteur au milieu d’une toile d’araignée qui emprisonne. Chez Bouchard, les mots vous retournent, vous ligotent et vous libèrent aussi. Il suffit de les dire, de les scander pour être hypnotisé.
L’écrivain emprunte souvent la structure d’une pièce de théâtre pour asseoir ses ouvrages. Tout repose sur un texte jubilatoire même quand il aborde des sujets tragiques, comme la mort du père dans Parents et amis sont invités à y assister. Une tragédie qui transforme la vie des enfants et les laisse devant une mère de plus en plus inaccessible. Tous avalés par un drame qui défait leur univers. Ils ne peuvent s’en sortir qu’avec des phrases qui les soulèvent, les emportent et finissent peut-être par devenir une armure.

Je faisais la danse du tournoiement en retard de l’euphorie de ne pas être là et je n’étais pas là et ce n’était pas drôle et j’étais là et on riait et je ne riais pas et j’étais là et c’était pareil que de n’être pas là. (p.38)

Dans Numéro six, le garçon grimpe les échelons de différentes catégories au hockey en vivant des « pratiques » qui le laissent presque en dehors de son corps. Un monde en soi, le clan qui importe dans toutes les œuvres d’Hervé Bouchard. Après il y a la rue, le quartier qui servent d’ancrage et deviennent presque des personnages.

On donnait alors aux défenseurs les numéros du bas, ça n’avait pas toujours été comme ça. J’ai pensé qu’on donnerait le numéro six en dernier à celui qui ne savait rien de ce qui allait arriver et, comme je ne savais rien de rien, j’ai pensé que c’était le numéro qu’on me ferait porter si jamais je patinais assez et si jamais je réussissais à ne pas brûler mon espoir en voulant trop. (p.41)

La lecture publique épuisait, comme si vous aviez couru le marathon. J’ai eu la folie dans une autre vie de m’adonner à ce sport qui vous fait vous heurter un mur avant de toucher la ligne d’arrivée. Pendant 42,2 kilomètres, vous connaissez la joie, l’euphorie, le sentiment d’être un surhomme et aussi l’épuisement. C’est vivre un peu tout cela que de s’aventurer dans les textes d’Hervé Bouchard.

Histoires

Il y a des rituels, des habitudes, la fierté et les humiliations qui arrivent inévitablement quand on veut être du groupe. Les histoires les plus folles ne cessent de circuler autour de certaines équipes sportives.

J’ai vu des midgets courir nus, ce n’était pas des nains, c’était des midgets punis qui couraient nus dans les corridors. Ils couraient nus dans les corridors et dans la joie. Leur punition avait consisté en une séance d’entraînement particulièrement sévère, il s’agissait de patiner stopper repartir stopper etc. entre les lignes peintes sur la glace sous la surveillance d’un âne qui ne faisait rien sinon rester là au milieu d’eux. (p.50)

Un territoire précis aussi et une géographie importante, significative même. Il est possible de le suivre à la trace pour quelqu’un qui connaît Arvida et les environs.

Jouons à dire les noms des endroits comme si nous étions dans le char à l’écart du monde, comme si nous n’étions pas et qu’il n’y avait que les endroits que nous traversons pour construire le monde. Jouons à leur donner à ces endroits des noms qui nous font exister. (p.45)
 
Comme s’il tournait autour d’un sujet à la manière d’un peintre cubiste. Hervé Bouchard virevolte autour d’une situation, la traverse de part en part, la retourne pour faire voir une autre dimension ou une autre réalité. Parce que ce que l’on voit n’est pas ce que l’on voit et ce que l’on dit n’est pas toujours ce qui s’entend. Les mots peuvent dire une chose et son contraire, créer un univers parallèle qui peut nous avaler ou nous rejeter.

Magie

Il faut parler d’un art qui invente un langage qui emporte tout comme un tsunami. Une voix originale, certes, une démarche qui ne cesse d’étonner et de surprendre.
— Je reste l’écrivain des écrivains, confiait-il au Salon du livre du Saguenay-Lac-Saint-Jean.
Peut-être, mais est-ce que cela a de l’importance ? Les écrivains, les vrais, ceux qui se confrontent au langage, cherchent tous une manière, une couleur, une musique singulière.

Ma Clairon se couvre les lèvres d’un vernis à la fraise. Quand elle approche la cigarette de sa bouche, ses ongles aussi vernis en rouge lui font briller les yeux. Ses baisers ont le goût des baisers quand on pense aux baisers et qu’on a la bouche pleine de mots d’amour physique. Les mots d’amour physique, c’est ceux qu’on dit dans un bain de salive claire et chaude et fruitée. (p.108)

Il est de la race des Marie-Claire Blais qui depuis Soif ne cesse de nous faire perdre pied dans une fresque qui atteint la dimension de l’Amérique. Tout comme madame Blais, Hervé Bouchard me fait connaître des moments de pure joie. C’est encore le cas avec Numéro Six. C’est peut-être moins tragique. La mort n’est plus au cœur de l’aventure, mais le garçon apprend à aimer, à souffrir, à se faufiler dans l’âge adulte sans trop s’écorcher. C’est humain, peut-être un peu plus jubilatoire que les œuvres antérieures, mais c’est du Hervé Bouchard, un regard unique et singulier.

Numéro six d’Hervé Bouchard est paru aux Éditions Le Quartanier, 20,95 $.

mercredi 1 octobre 2014

Mélissa Verreault cherche un point d’équilibre

Notre époque est caractérisée par la frénésie, les voyages et les rencontres éphémères. Sommes-nous juste capables de tout gâcher avec notre précipitation, notre besoin insatiable de nouveautés et de sensations fortes ? Les jeux sexuels deviennent plus des assauts où les corps se heurtent entre deux poursuites. Emmanuelle est à bout de souffle depuis sa naissance. Ses rencontres avec les hommes sont éphémères, frustrantes et toujours à recommencer. En a-t-il toujours été ainsi ? Y a-t-il eu des époques où l’on prenait le temps de s’apprivoiser, de se désirer, de se choisir avant de s’engager pour une vie ? Cette question sous-tend l’ouvrage de Mélissa Verreault, L’angoisse du poisson rouge. Est-il encore possible de trouver un point d’équilibre dans cette bousculade qui nous ramène toujours vers soi ?

Le projet le plus ambitieux de cette écrivaine. Un texte qui va dans plusieurs directions et des boucles qui déroutent. Parce qu’il faut de la patience, une sorte d’entêtement pour traverser les aventures croisées de Manue et Fabio, Sergio et Louisa.
L’année 1946 d’abord. Sergio est au sanatorium. Il a attrapé une tuberculose pendant la campagne de Russie. Louisa attend celui qui a vécu la terrible guerre à l’âge où l’on rêve l’avenir. Des lettres pour se confier, raconter la dureté du quotidien, l’amour peut-être que l’on effleure. Juste ce qu’il faut, jamais de débordements.
Et voilà Nicole qui accouche dans un autocar. Mélissa Verreault nous a habitués aux situations souvent étranges. La jeune femme accouche de jumelles sans son Yvon, parti en voyage. Emmanuelle survivra et Gabrielle mourra quelques jours après, à l’hôpital. Nicole n’en parlera à personne. Il y a des zones d’ombre comme ça dans tous les individus, des bouts de passé qui peuvent expliquer certains comportements, des humeurs ou des angoisses.
Et nous voilà sur les trottoirs de Montréal. Emmanuelle est devenue une femme qui bouscule la vie. Graphiste, elle va d’aventure en aventure, n’en fait qu’à sa tête. Une rencontre avec un cycliste, une fellation et Hector, le poisson rouge, disparaît.

Ça n’avait beau être qu’un poisson rouge, Hector était le seul être vivant à qui elle faisait confiance. C’était grave, elle le savait. N’avoir pour seul ami sincère qu’un animal nageant en rond dans un bocal à longueur de journée, ce n’était probablement pas ce qu’on pouvait appeler une vie sociale saine. Qu’y pouvait-elle ? Ce n’était pas sa faute si elle avait été si souvent blessée par les autres, qu’elle avait préféré cesser d’entretenir tout type de relation interpersonnelle engageante avec qui que ce soit. (p.49)

Où est passé Hector ? Un poisson rouge peut-il faire une fugue, partir sans laisser de traces ? Manue s’affole, pose des affiches et croise Fabio, un bel Italien. Un voyage à Québec, une réconciliation peut-être avec sa mère. Fabio est sympathique, un peu perdu dans ce Montréal où il pensait refaire sa vie.

Bascule

Et nous voici au cœur de la Deuxième Guerre mondiale, quelque part en Russie. Les Italiens se sont enfoncés très loin dans le pays des Soviets et la situation est catastrophique. Tous sont faits prisonniers et doivent marcher dans la neige et le froid, le ventre vide. Une situation atroce, inhumaine, épouvantable. Qu’est-ce que cette histoire vient faire ici ?
L’impression de me retrouver dans les romans de Curzio Malaparte qui racontent les horreurs de la guerre avec une précision qui fait frémir. Une scène reste dans ma mémoire même si ça fait quarante ans que j’ai lu Kaputt. Des soldats traversent un lac avec des chevaux, tard dans la saison. Le froid tombe brusquement et la glace emprisonne les bêtes.

Le lac était comme une immense plaque de marbre blanc sur laquelle étaient posées des centaines et des centaines de têtes de chevaux. Les têtes semblaient coupées net au couperet. Seules, elles émergeaient de la croûte de glace. Toutes les têtes étaient tournées vers le rivage. Dans les yeux dilatés, on voyait encore briller la terreur comme une flamme blanche. [1]

Sergio vit un véritable calvaire. Voilà le lien ! C’est le Sergio de l’échange épistolaire. Il va survivre, il y a de l’espoir.
Ils marchent, se battent comme des bêtes pour un morceau de pain, en arrivent à dévorer leurs camarades. L’arrivée au camp de travail n’améliorera guère les conditions de ces humains traités comme des animaux.

Liens

Sergio vient de mourir à 93 ans. Fabio est son petit-fils et doit retourner en Italie, retrouver sa grand-mère Louisa, le monde qu’il a quitté. Il aimait ce grand-père silencieux, cet homme attentif aux autres qui se passionnait pour les pigeons.
 
Avant qu’il ne trépasse, ma mère reprochait à Sergio d’être plus aimable envers les étrangers qu’envers les membres de sa propre famille. Il lui semblait qu’il passait davantage de temps à aider des inconnus ou de simples partenaires de bridge qu’à s’occuper de sa femme et de ses enfants. Elle le traitait d’indifférent. Je crois plutôt qu’il était plus facile pour lui de donner à des gens auprès de qui il n’était pas impliqué émotionnellement. (p.358)

Retour sur l’enfance de ce migrant, ses espoirs et ses déceptions. Il rentre au Québec avec une boîte de lettres, un long récit de son grand-père. Fabio retrouve Manue et des jours meilleurs se préparent, un film peut-être pour raconter l’histoire de Sergio, une belle histoire d’amour vécue dans la discrétion et le respect.
Bien des lecteurs auront décroché avant de se rendre jusqu’au bout de cette saga. C’est sympathique pourtant, même si on se perd souvent dans les détails. L’écriture de Mélissa Verreault va d’un récit hachuré, frénétique à une histoire lente et répétitive. Le roman devient celui de Fabio. Que de fausses pistes !
Ce qui importe, peut-être, c’est d’échapper à la frénésie, de pratiquer l’art de l’attente pour en arriver à l’amour, le véritable, celui qui dure une vie. C’est ce qu’ont vécu Louisa et Sergio, c’est ce qu’apprendront Manue et Fabio. L’amour naît rarement dans l’agitation et la bousculade. Il faut du temps, de l’espace, des silences et de longs apprivoisements.

L’angoisse du poisson rouge de Mélissa Verreault est paru aux Éditions de La Peuplade.


[1] Malaparte Curzio, Kaputt, Livre de poche, p.64.