dimanche 17 décembre 2017

LA VOIX DE MONSIEUR ARCHAMBAULT

RETROUVER GILLES ARCHAMBAULT, une nouvelle publication de cet écrivain, c’est comme revoir un ami après une longue absence. Il est là, prend toute la place avec ses sourires, ses questions et ses hésitations. L’impression qu’il me parle tout bas, à voix pâle pour reprendre la belle formulation de l’écrivaine Nicole Houde. À peine un petit air de jazz, un recueil de nouvelles, un autre plaisir, une rencontre que j’ai fait durer. Il faut prendre son temps pour bien s’imprégner de ces nouvelles fort nombreuses. Trente-quatre textes. Certains font à peine une page, mais ce n’est pas cela qui importe. Je me suis livré à la lecture avec bonheur et retenue. Safrement, dirait Victor-Lévy Beaulieu.
  
Il faut patienter jusqu’à la fin pour trouver une certaine explication au titre. À peine un petit air de jazz coiffe la dernière nouvelle. On fait ça souvent dans le genre, prendre le titre d’un texte pour enrober l’ensemble. Ça peut être trompeur et ça peut tout dire. Ici, j’hésite. J’avoue avoir cherché un peu avec Stéfanie Clermont et Le jeu de la musique. Bien sûr, on fait référence à l’homme de radio, à celui qui a parlé du jazz qu’il n’a cessé de diffuser et d’explorer pendant une grande partie de sa vie.
J’écris cette chronique et l’écrivain est l’invité de Stanley Péan, à Quand le jazz est là à Radio-Canada. Une émission que je ne rate jamais. L’écrivain y parle des musiciens qu’il aime et une foule de souvenirs refont surface. Si je suis fidèle à Stanley Péan, je l’étais tout autant à Jazz Soliloque de monsieur Archambault. Et c’est bien le seul animateur radiophonique qui m’a fait passer des nuits à boire du café. Ses Grandes nuits qu’il consacrait à un musicien ou à un chanteur me faisaient basculer dans une autre dimension. C’était une immersion, une initiation parfois. Billy Hallyday, Lester Young, Count Basie, John Coltrane ou Duke Ellington. C’était toujours juste, avec ce qu’il faut d’information pour suivre la vie et la carrière de ces musiciens qui ont forgé l’âme américaine. Je devrais plutôt dire des États-Unis.
Et voilà qu’il parle encore avec enthousiasme de ses musiciens avec Stanley. Je peux l’appeler par son prénom, parce que je connais Stanley depuis longtemps, du temps qu’il était écrivain. Le jazz, la radio lui ont fait peut-être oublier sa première vocation.
Monsieur Archambault me semble plus spontané et moins sur son quant-à-soi qu’avant. Il n’hésite pas. Peut-être un effet de son grand âge, je ne sais pas. On dit qu’en vieillissant les barrières de l’autocensure, la retenue tombe. Je parle de son grand âge, parce que monsieur Archambault l’évoque sans gêne et en plaisantant. Quand la plupart des écrivains tentent d’échapper au temps en oubliant de mettre l’année de leur naissance dans leurs éléments biographiques, monsieur Archambault ne s’en gêne pas. Il a plus de 80 ans et qu’on n’en parle plus.
Pour tout dire, j’aimerais vieillir avec lui et garder ce petit sourire, cet air de jeunesse qu’il a toujours dans la voix. Cette chaleur aussi. Me voilà nostalgique. Cette parole m’a accompagné pendant tellement d’années.

PUBLICATIONS

Monsieur Archambault a publié plus de trente ouvrages. Des romans, des récits, des nouvelles et des chroniques. Et il continue. Son livre, je l’attends année après année. Je n’ai pas raté souvent l’une de ses publications. Je suis un fidèle. Quand j’adopte un écrivain, c’est souvent pour la vie. Même si certains m’ont donné du fil à retordre. Je pense au coriace Victor-Lévy Beaulieu qui m’a souvent étourdi avec ses hénaurmes volumes et ses publications qui arrivaient en rafales. Jacques Poulin, Donald Alarie, Robert Lalonde, Sergio Kokis et Nancy Huston sont de ma famille littéraire. Il y a encore de la place pour des nouveaux. Ma maison est ouverte et plutôt accueillante. Des jeunes viennent bousculer un peu le lecteur qui a tendance à se promener dans des sentiers qu’il connaît trop bien. Mathieu Villeneuve est le dernier arrivé.
Monsieur Archambault est à l’abri du temps dans ses écrits. Il retourne dans sa jeunesse, revient dans une époque récente ou encore bifurque dans une direction où il pensait secouer un peu la monotonie des jours. Son écriture n’a pas de rides. Elle est toujours aussi précise et sans fausses notes. Un écrivain qui a de l’oreille, à n’en pas douter.

Les rides commencent à apparaître. S’en désoler ? Pas question. Les jours de doute, il les regarde même avec sympathie. Elles sont les signes de la déchéance à venir, une déchéance à laquelle il pense de plus en plus souvent sans trop s’en alarmer. Il peut quand même compter sur quelques années de répit. (p.18)

Le lecteur que je suis retrouve ses questionnements. Il n’a jamais de réponse et c’est parfait. Si un écrivain finissait par donner des réponses à toutes les questions, il serait d’un ennui terrible. Et il cesserait probablement d’écrire.
J’aime ce narrateur un peu misanthrope, nostalgique, discret et toujours mal à l’aise de s’aventurer dans les confidences et l’intimité. Surtout, il sait écouter. Ce qui en fait un ami précieux qui reçoit beaucoup de confidences, surtout de la part des femmes.
Toujours là, fidèle, un peu grognon, mais tellement attentif. Cela ne l’empêche pas d’avoir ses humeurs et des propos tranchants parfois. De plus en plus, il me semble, il se permet des petites flèches qui peuvent écorcher, ce qu’il n’osait peut-être pas il y a un certain temps.
Tout cela est bien loin. Aucun projet d’écriture depuis longtemps. Il a cru qu’il lui manquait surtout la constance dans l’effort. Ce soir, le verdict est plus net. Il n’a pas écrit parce qu’il n’avait rien à dire. Est-ce une raison suffisante ? Des tas de livres paraissent qui témoignent d’une absence affligeante de nécessité, qui sont bâclés. (p.19)

Un promeneur discret qui aime folâtrer dans une jeunesse de plus en plus lointaine, le temps des amours qu’il ne croyait jamais oublier. Et cette vieillesse qui vient le bousculer. Comment échapper à son corps et aux petits trous de mémoire ?

TÉMOIN

Monsieur Archambault est témoin de son époque, de la vie ordinaire, des petits plaisirs d’une rencontre, d’un repas partagé, d’un air de jazz entendu ou surpris au coin d’une rue, d’un amour qu’il évoque discrètement avec une certaine autodérision.
Une voix, pas seulement à la radio, mais en littérature aussi. Ses livres suivent les grandes étapes de la vie, de ses pulsions et de ses déceptions. L’amitié toujours importante et parfois un peu dérangeante, des propos qui illustrent la vanité de certains, les hésitations et les petites lâchetés des autres. La vie est ainsi faite. Tout cela en sourdine, je dirais. Sans jamais être au-devant de la scène, monsieur Archambault a une voix que l’on entend et qui prend beaucoup d’importance dans ma vie de lecteur.

Ce matin, on a enterré l’urne qui contenait les cendres de ma femme. Je n’ai pas ressenti l’émotion prévue. Devant mon fils en larmes, j’ai dû donner l’impression d’être dénué de toute sensibilité. Je l’ai consolé comme j’ai pu. Rien ne te touche, me disait ma femme quand elle s’emportait contre moi. (p.79)

J’arrête d’écrire et écoute monsieur Archambault plaisanter avec Stanley. Il est question d’un musicien de Chicago qui n’a pas eu la renommée qu’il méritait. Ce pourrait être lui ce méconnu. A-t-il eu la reconnaissance qu’il méritait ? Ils sont tellement nombreux à courtiser la gloire dans le milieu de la littérature.
Oui, je m’ennuie de cette voix, de ses explications qu’il savait si bien variées entre la vie du musicien et son oeuvre. Je m’ennuie. C’est cette voix sans doute qu’il a su si bien glisser dans ses écrits et que j’aime tant.
Heureusement, il y a ses livres qui prennent une bonne place dans ma bibliothèque. Je n’ai qu’à tendre la main, à ouvrir un roman et il se confie, me berce un peu. Et je me dis que je néglige trop souvent les amis, emporté par des projets d’écriture ou de lecture. Heureusement, ils surgissent toujours à l’improviste et le temps s’abolit. L’amitié fait fi des rendez-vous et des horaires. Il en est ainsi avec monsieur Archambault.
J’espère qu’il va publier encore et encore. Je ne saurais m’en passer et pas question de basculer dans la relecture de son œuvre. Il a encore trop de choses à me murmurer à l’oreille et que Stanley Péan va encore l'inviter lors de sa prochaine publication.


À PEINE UN PETIT AIR DE JAZZ de GILLES ARCHAMBAULT est une publication des ÉDITIONS du BORÉAL.


  

jeudi 7 décembre 2017

KAROLINE GEORGES EXPLORE LA VIE


KAROLINE GEORGES, dans De synthèse, un titre pour le moins étrange, nous pousse dans le monde de l’image et du virtuel. Un espace de paix, à l’abri de la douleur, de la maladie et du vieillissement. Cette représentation du réel que l’humain explore depuis des milliers d’années et qui s’impose partout maintenant avec les appareils numériques. Qui n’a pas une tablette, un ordinateur ou encore un téléphone qui le garde en contact avec le monde. L’écrivaine secoue des certitudes et s’avance très loin dans cette quête de la perfection et de la beauté, de l’immortalité peut-être. Une tentative fascinante de corriger la nature et d’échapper à la durée qui nous pousse inéluctablement vers la mort.

De synthèse est une réflexion particulièrement brillante et pertinente sur notre époque et le culte de l’image. Le monde virtuel répond à ce désir d’échapper aux souffrances et peut-être aussi de s’abreuver d’une certaine façon à la fameuse fontaine de Jouvence. Le corps devient invulnérable dans ces jeux vidéos où la vie et la mort ne signifient plus rien. Dans ces simulations de guerre, le héros meurt, ressuscite et continue le combat. Il peut être abattu des dizaines fois, il se relève pour courir vers la victoire. Cela doit signifier quelque chose…
Une manière d’oublier les contacts directs, les rencontres et les conversations. Le monde se recroqueville dans la petite fenêtre d’un téléphone que l’on dit intelligent. Résultats : une solitude et un individualisme qui menacent la cohésion sociale, une absence de contact avec l’environnement et les changements qui menacent la planète. Ça peut expliquer l’indifférence devant les conflits, l’intolérance devant les réfugiés, le peu de participation aux élections ou encore la prise du pouvoir par de véritables hurluberlus.
La représentation du réel fascine depuis toujours. La peinture documente cette quête depuis des millénaires. Les premiers dessins maladroits que l’on a trouvés sur les parois des cavernes veulent témoigner et apprivoiser un monde hostile. Une tentative pour échapper au temps et à la mort. Une manière aussi d’imaginer un idéal humain par la sculpture ou la peinture. La fascination qu’exerce La Joconde est un exemple de cette quête de beauté et de mystère. La même pulsion pousse les humains à inventer des mythes, des histoires, des contes et des légendes. Il n’y a rien de plus virtuel qu’un roman où le lecteur se construit des images et des décors pour y faire vivre des personnages.

TÉLÉVISION

La narratrice a vécu son enfance devant la télévision, se gavant de toutes les émissions pour enfants, fuyant ainsi son père et sa mère qui s’invectivaient de toutes les manières imaginables. La mère buvait et le père, presque toujours saoul, pouvait devenir violent et dangereux.
L’enfant se réfugiait dans le monde de la télévision, des images qui la fascinaient, particulièrement celles des magazines que sa mère achetait. Comme bien des jeunes, elle a collectionné les photos d’Olivia Newton-John, son idole pendant des années avant de la remplacer par Marylin Monroe et Elvis Presley. Les icônes sont prisonnières de leur jeunesse.

J’ai tout de suite aimé Olivia. J’ai eu l’impression qu’elle m’offrait un sourire radieux. Ce n’est que bien plus tard que j’ai réalisé qu’elle ne souriait pas du tout, du moins pas sur cette photo-là, que tout se jouait dans l’intensité de son regard, qui rencontrait sans cesse le mien. Je ne sais pas pourquoi j’ai eu l’impression de percevoir quelque chose de vraiment lumineux dans son visage. (p.45)

L’adolescente ne se mêle pas aux garçons et aux filles à l’école. Socialisation nulle. Elle a l’art de disparaître dans les couloirs et les salles de cours.

MANNEQUIN

Elle participe à un défilé de mode où il y a une possibilité de se retrouver à la une d’un magazine. Elle gagne le concours et c’est le début d’une aventure fulgurante qui l’entraîne en Europe, lui permet de quitter ses parents avec qui elle n’a rien à partager. Elle accepte tous les contrats, devient très populaire par sa capacité à n’être qu’un corps.

Je n’avais rien d’une star flamboyante, mais sur photo j’avais cette qualité précieuse qui allait me permettre de faire carrière à l’international ; je semblais inaccessible, sans émotion aucune, sans véritable présence, comme les mannequins de vitrines. Je ne jouais pas, je ne posais pas : le photographe m’indiquait où m’installer et j’entrais dans le cadre photographique comme un objet déposé sur un socle. (p.68)

Elle met en valeur des vêtements qui titillent les envies et les besoins des consommateurs. Malgré sa popularité, ses voyages, elle s’isole et ne s’anime que devant un appareil photo, en se glissant dans un vêtement qui la rend invisible en quelque sorte. Une manière d’échapper au temps et à l’espace. Elle devient un objet que l’on manipule comme une marionnette.
Rapidement, elle perd de son attrait. Les contrats n’arrivent plus et dans la jeune vingtaine, elle est déjà trop vieille. Elle est remplacée par d’autres visages, d’autres corps qui répondent à d’autres critères esthétiques. On peut croire que c’est le drame, la dépression ou encore l’envie d’en finir.
Elle rentre à Montréal, achète un appartement dans un édifice à étages, se procure les équipements les plus sophistiqués et amorce alors sa véritable quête. Elle va créer son double.

À mon retour de Paris, une fois installée dans mon appartement, j’ai pris ma retraite. J’avais vingt-quatre ans. J’étais à l’âge des projets de vie, de l’élan juvénile, des désirs de relation et de procréation. Mais je n’ai rien connu de tout cela. Je n’avais aucun désir de m’intégrer, de participer à la conversation sociale, de prendre ma place et de la défendre. Ça m’indifférait. Il y avait trop de tensions, de compétitions, d’entreprises, de menaces, de conflits, de guerres. Trop de regards ivres, de folie, de cruauté à soutenir. Au mieux, j’avais envie d’observer. De m’installer devant le spectacle chaotique du monde avec le meilleur écran possible, et de zapper en continu, jusqu’à atteindre une forme de vision globale ou, avec un peu de chance, un point d’illumination mystique. (p.126)

Elle ne quitte plus son refuge, communique par Internet et les réseaux sociaux, fréquente certains sites, s’invente un avatar qu’elle baptise Anouk. Elle la transforme jour après jour pour lui donner l’apparence du vivant, parvenir peut-être à lui donner la vie comme dans le tableau de Michel Ange. Elle caresse le rêve du père de Frankenstein et Dracula. De Faust aussi qui monnaye son âme au Diable.

PARENTS

Sa mère se retrouve à l’hôpital. Son père réussit à contacter sa fille après des années de silence. Elle avait réussi à les oublier. Que dire à ces êtres qu’elle a quitté sans un regret et sans une émotion ? Elle a coupé avec le monde réel et sortir de son appartement est une véritable expédition. Elle vit dans une autre dimension et doit faire un effort surhumain pour se rendre à l’hôpital, côtoyer des hommes et des femmes qui luttent contre la maladie.

Mon père m’accueille dans la chambre sans un mot. Il sue, il halète. Ils ne sont ni contents ni surpris de me voir ; les peignoirs trouvés dans mon placard conviennent tous. Ma mère m’observe fixement à mon arrivée. Sans expression. Comme si elle ne me reconnaissait pas. C’est l’heure du dîner. Elle ne veut ni manger sa soupe ni boire son verre d’eau. Mon père est préoccupé, la main sur la bouche. Toutes nos manières protocolaires d’entrer en contact, de feindre un intérêt pour les occupations des uns et des autres ont disparu. Les conversations abrutissantes d’autrefois sur la météo ou l’actualité semblent inappropriées. (p.121)

La jeune femme entreprend alors un véritable retour vers le réel. Elle qui cherche la perfection, la beauté intemporelle se bute au vieillissement, à la mort qui aspire le corps. Son père n’a plus rien de l’homme qui semait la terreur dans son foyer. La vie l’a dompté.
Elle s’approche de sa mère défaite, amorce un périple à rebours pour toucher ce corps qui glisse lentement vers la mort, l’être peut-être. Elle surveille, étudie la maladie, un être dans sa vulnérabilité et sa fragilité.

MORT

Karoline Georges décrit l’approche de la mort d’une façon incroyable, terrible, splendide de justesse. J’ai retrouvé les derniers instants de ma mère sur son lit d’hôpital. Les soubresauts, le souffle qui s’arrête et repart, la bouche qui s’ouvre et les yeux qui plongent dans une autre dimension.  

Son visage se transforme, se déforme. Sa bouche ne se referme plus, distendue dans une expression d’abandon. Plus elle s’éteint, plus ses traits disparaissent. À l’aube, son visage ressemble à un masque  générique. Comme celui, embryonnaire, du nouveau-né. Un être dont on ne sait rien, qui ne révèle rien de sa personnalité, qu’un visage encore fripé par son passage au monde, les traits quasi informes. Une présence vierge d’identité à la naissance, puis purifiée de tout ce qui définissait son caractère à la fin. (p.197)

Un roman saisissant qui jongle avec des questions que l’on évite de plus en plus. Qu’est la vie ? Qu’est la mort et peut-on par des artifices trouver une forme d’immortalité ? Les grandes questions que les philosophes n’ont cessé de reprendre pour tâter une certaine forme de vérité.
Karoline George construit l’image et la défait, la compresse, la reprend, la peaufine pour effleurer l’être, ce que l’on appelait l’âme autrefois. Une quête, qui malgré toutes les prouesses technologiques, ne sera jamais satisfaite, j’en ai bien peur. Ça fait longtemps que je n’ai pas lu un roman qui bouscule autant que ça, qui aborde des questions vitales avec autant d’intelligence. À lire absolument.


DE SYNTHÈSE de KAROLINE GEORGES est une publication des ÉDITIONS ALTO.

 
http://editionsalto.com/catalogue/de-synthese/

vendredi 1 décembre 2017

NICHOLAS DAWSON CHERCHE SON LIEU

DES CHILIENS MIGRENT au Québec comme de nombreux dissidents l’ont fait pour fuir la dictature d’Augusto Pinochet. La petite famille a du mal à s’adapter. Le climat, l’hiver surtout est plutôt difficile pour les parents. Un appartement modeste au départ et un déménagement dans une maison de Brossard. Le rêve de bien des Québécois. Les enfants s'arrangent, mais c’est une autre histoire pour la mère. Son corps est au Québec, mais sa tête part souvent au Chili. La distance entre les parents et leur progéniture s’élargit un peu plus chaque jour. Et surtout, il y a le petit dernier qui ne fait rien comme les autres.

Un homme d’origine chilienne, fils de migrants, est à la dérive. Un peu comme sa mère qui n’a jamais accepté sa nouvelle vie dans le pays étranger. Elle s’est suicidée lors d’un séjour au Chili, n’arrivant plus à respirer au Québec, incapable qu’elle était de tourner la page, perdue dans sa tête, écartelée entre le pays d’origine et celui de l’arrivée.
Le fils est tout aussi flou dans son être et sa sexualité. Le journaliste, toujours en déplacements, en quête d’une vérité qui ne cesse de filer entre ses doigts, bascule dans la dépression. Comment s’arracher à cette torpeur ? Il faut retrouver le fil, revenir à la surface. Il part sur les traces de sa famille, pour comprendre peut-être ce qui a poussé sa mère à choisir la mort, se retrouve au Chili, dans une famille qu’il ne connaît pas et qui l’accepte comme un frère. Il cherche des ancrages, une histoire qui pourra le porter, un passé qui permettra d’ouvrir une porte sur l’avenir.

Depuis la mort de sa mère au Chili, les terreurs nocturnes dispersent ses souvenirs comme des corps dans l’océan et dans le désert. Il a trente ans, il est un homme, mais le matin, il se sent cloîtré dans l’enfance, condamné à se reconstituer, à rétablir ses récits, parce que les cauchemars de la nuit cèdent leur place à cette image qui l’enferme, cette image incongrue, coquette, douloureuse : la tête renversée avec charme, les cheveux dorés, le sourire éclatant. L’image de sa mère au printemps. (p.19)

Il s’attarde auprès de ses oncles et de ses tantes, des cousins et des cousines qui doivent lutter pour rester du côté des vivants. Il sourit, indifférent à toute cette agitation. Il y a sa mère toujours obsédante, le lieu où elle a choisi de ne jamais rentrer.
Les animitas se multiplient sur sa route et lui rappellent un personnage, un événement, un moment exceptionnel. Vous connaissez ces croix que l’on plante le long des routes pour rappeler un accident tragique ? C’est un peu ça un animitas. Son séjour le pousse dans le désert où il pense respirer autrement, prendre sa vie à bras le corps.

ENFANCE

Nicholas Dawson raconte l’enfance du narrateur, les dimanches où la famille se rend à l’office religieux. Une manière de se retrouver avec des concitoyens, d’entendre la musique de leur langue. Une véritable expédition pour l’enfant qui rêve et glisse d’une vie à l’autre pendant ce trajet.
Sortir, affronter un vent qui transperce les vêtements, qui mord la peau est particulièrement difficile pour les parents. Et toute cette neige qui rend les trottoirs quasi impraticables.
À l’église, les larmes coulent. La mère pleure. Souvent, tous les jours. Les enfants vivent dans l’inquiétude que tout peut s’écrouler.

La sœur marche tout droit en s’efforçant d’éviter les flaques d’eau mêlées aux dernières traces de neige brune et grise ; elle pense qu’un simple coup de pied suffirait pour arroser son petit frère jusqu’aux larmes. Elle se retient, portée par une maligne et frustrante discipline. Quelque chose dans les yeux de sa mère lui dit que ça ne va pas. Elle voit plus loin que son petit frère. (p.35)

Le plus jeune se rend vite compte qu’il n’est pas comme les autres. Il aime les chansons, la danse et la poésie. Il est plus féminin que masculin. Une différence qui va le pousser à se dresser devant son père.

CONFLIT

Tout bascule. Les lettres que l’enfant écrit à une voisine qui est retournée en France sont interceptées par les parents. C’est le drame. Le garçon ne fait que dire la vérité pourtant, que raconter ce qu’il vit.

Las cosas que escribes. Escribes cosas horribles. Le père reprend ses propres mots, cosas horribles, puis il répète les phrases que son fils a écrites dans ses lettres, des passages complets appris par cœur, des paroles de chansons, des descriptions, les pleurs de sa mère, les colères de son père, les humiliations, l’ivrogne, l’homme ; et le père répète de nouveau l’homme au crâne rasé, avec l’accent chilien qui rend l’expression plus sévère, moins poétique, et le père s’étouffe avant de traduire : el hombre… el hombre… Le frère retient ses larmes. La sœur laisse couler les siennes comme un geste solidaire devant sa mère, comme un geste d’appui envers son petit frère, comme un geste de révolte devant son père. L’enfant n’en versera que plus tard, après les invectives, après le repas, après le poisson. (pp. 108-109)

Tout se complique bien sûr avec une sexualité qui fait que le fils regarde plus les garçons que les filles. Ce sont peut-être ces lettres qui le pousseront vers le journalisme.

LA MÈRE

Le mal qui a emporté sa mère frappe le jeune homme. Il consulte comme on dit, n’arrive pas à se reprendre en mains et à sortir de cet état léthargique. Il fait des efforts terribles pour manger et traverser des journées qui l’écrasent.

Tranquillement, imperceptiblement, il entre dans un sommeil peuplé de courts excès d’effroi, persuadé qu’il mourra cette nuit d’une crise cardiaque, ajoutant dès lors une peur supplémentaire au réservoir d’angoisses à l’intérieur de lui qui déborde quand vient le temps de dormir. Si ce n’est pas la peur de mourir qui le réveille, c’est alors une clairvoyance tout aussi brutale : je deviens fou, se dit-il, je me dédouble. Il se voit flotter au-dessus de son lit, au-dessus de lui-même, et juger l’hypocondriaque qui dort, qui s’adonne à toutes sortes de peurs incongrues. L’observateur malveillant hurle ou rit pour le réveiller, pointe, frappe, étrangle. Bien que la solitude soit sa demeure, le mélancolique ne dort jamais seul. Il s’accompagne de son propre regard obstiné, tranchant, cruel. (p.139)

Pourquoi ne pas aller dans le pays qui a avalé sa mère pour comprendre son refus de vivre au Québec où elle n’est jamais arrivée à trouver sa place. Pourquoi a-t-elle choisi de mourir au Chili et de faire rapatrier son corps à Montréal ? Une bien étrange décision.

RETOUR

L’homme s’attarde devant des animitas qui se multiplient sur son passage et qui rappellent des événements, des héros, des gens qui ont été sacrifiés par le régime de Pinochet. Et lui, que va-t-il laisser ? Et sa mère ? Tous ces endroits rappellent des morts, un passé perdu.
Nicholas Dawson nous pousse dans une quête identitaire puissante qui se déploie comme un véritable tsunami. Le journaliste doit cesser de fuir et admettre sa différence, un passé qui le tiraille jusque dans ses souvenirs les plus lointains. Ce pèlerinage au Chili, ce retour dans une famille étrangère, ce questionnement pourra-t-il lui redonner un élan, lui permettra-t-il de mieux saisir ses parents, sa mère surtout qui a laissé une immense blessure derrière elle, peut-être un animitas pour marquer sa détresse.
Ce roman nous entraîne dans une terrible remise en question. Qu’est-ce qui fait l’identité, l’appartenance à un pays ? Cette question tourmente le migrant, mais touche particulièrement les Québécois qui vivent dans un pays qui n’est toujours pas un pays. Il y a aussi la différence sexuelle qui peut faire de vous un paria. Migrer, changer de pays, de corps peut s’avérer une aventure singulière.
Un texte terrible qui m’a fait me demander souvent si j’avais choisi d’être un autre quand j’ai décidé de rompre avec la tradition familiale pour devenir journaliste et écrivain. Je pense que la vie contemporaine fait de plus en plus d’exilés, de femmes et d’hommes qui se sentent des étrangers dans leur vie et leur pays. Animitas est un roman bouleversant.


ANIMITAS de NICHOLAS DAWSON est une publication des ÉDITIONS LA MÈCHE.